L’oral du bac en philosophie

À mes élèves qui passent l’oral, avant tout bon courage ! Vous pouvez tout à fait obtenir une bonne note en philosophie à l’oral et obtenir ainsi les points nécessaires.

Si vous n’avez pas acheté les œuvres que nous avons étudiées, vous pouvez les télécharger en ligne :

  • Freud, Cinq Leçons sur la psychanalyse (lien)
  • Hobbes, Léviathan, chapitres XIII à XVII (lien)

Lors de l’oral, munissez-vous bien de deux exemplaires de l’œuvre complète lors de votre passage à l’oral, ainsi que des polycopiés avec les textes sélectionnés.

  • Freud : textes sélectionnés (lien)
  • Hobbes : textes sélectionnés (lien)

Récapitulatif des cours de l’année

Pour réviser votre cours de philosophie en vue du baccalauréat, Vous pouvez consulter ce récapitulatif des cours de l’année.
Attention, cela ne vous dispense pas de faire vos propres fiches, c’est ainsi que vous pourrez le mieux synthétiser le cours et le mémoriser.

Descartes – 2e source prétendue de connaissance : la perception – (2) L’argument du rêve

« Toutefois j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables que ces insensés lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer la nuit que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier; que cette tête que je branle n’est point assoupie; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir souvent été trompé en dormant par de semblables illusions; et en m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices certains par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné; et mon étonnement est tel qu’il est presque capable de me persuader que je dors. »
Descartes, Méditations métaphysiques, I

Par rapport à l’argument de la tromperie des sens

  • Contrairement à l’illusion perceptive, le rêve est une tromperie générale (et non une tromperie liée à un sens particulier dans un contexte particulier). Si nous sommes dans un rêve, ce sont toutes nos représentations sensibles qui sont fausses.
  • Contrairement à l’illusion perceptive, le rêve est une tromperie qui nous maintient nécessairement dans l’erreur (et non une tromperie dont on peut sortir). Si nous sommes dans un rêve parfaitement réaliste, nous ne pouvons pas nous rendre compte que nous ne sommes que dans un rêve.

[Sur ce dernier point : on peut sortir d’une illusion en ayant recours à d’autres perceptions, à d’autres expériences, ou à des souvenirs : la personne qui a l’illusion d’un membre fantôme sait qu’elle n’a en fait pas de bras, car elle voit bien qu’elle n’en a pas ; même si je vois l’un des traits plus grands que l’autre dans l’illusion de Müller-Lyer, je peux prendre une règle, mesurer et voir sur la règle que la mesure est la même. Mais aucune expérience ne peut conduire à vérifier que je ne suis pas dans un rêve, car cette expérience se réduit elle aussi à une certaine perception, qui pourrait elle-même faire partie de mon rêve. Se pincer ou faire l’expérience du réveil ne serait pas suffisant, car je pourrais simplement être en train de rêver que je me pince, ou en train de rêver que je me réveille.]

Limites de l’argument du rêve

1/ L’idée d’un rêve continuel et parfaitement réaliste est difficile à accepter : l’idée même de rêve est intimement liée à une forme d’expérience dont la durée est limitée et dont le contenu est celui d’un monde imaginaire, souvent incohérent.

Mais on peut construire une version de cet argument, sans faire référence à l’idée d’un rêve. C’est ce qu’on trouve dans l’expérience de pensée du “cerveau dans la cuve” (brain in a vat) de Putnam.

« Voici une histoire de science-fiction discutée par des philosophes : supposons qu’un être humain (vous pouvez supposer qu’il s’agit de vous-même) a été soumis à une opération par un savant fou. Le cerveau de la personne en question (votre cerveau) a été séparé de son corps et placé dans une cuve contenant une solution nutritive qui le maintient en vie. Les terminaisons nerveuses ont été reliées à un super-ordinateur scientifique qui procure à la personne-cerveau l’illusion que tout est normal. Il semble y avoir des gens, des objets, un ciel, etc. Mais en fait tout ce que la personne (vous-même) perçoit est le résultat d’impulsions électroniques que l’ordinateur envoie aux terminaisons nerveuses. L’ordinateur est si intelligent que si la personne essaie de lever la main, l’ordinateur lui fait « voir » et « sentir » qu’elle lève la main. En plus, en modifiant le programme, le savant fou peut faire « percevoir » (halluciner) par la victime toutes les situations qu’il désire. Il peut aussi effacer le souvenir de l’opération, de sorte que la victime aura l’impression de se trouver dans sa situation normale. La victime pourrait justement avoir l’impression d’être assise en train de lire ce paragraphe qui raconte l’histoire amusante mais plutôt absurde d’un savant fou qui sépare les cerveaux des corps et qui les place dans une cuve contenant les éléments nutritifs qui les gardent en vie. Les terminaisons nerveuses sont censées être reliées à un ordinateur scientifique super-puissant qui donne à la personne-cerveau l’illusion que… »
Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire, Minuit, trad. A. Gerschenfeld, 1984, p. 15-16

Le film Matrix repose sur cette idée : les robots ont pris le pouvoir et se servent de l’activité cérébrale des êtres humains comme source d’énergie ; ils maintiennent alors les êtres humains dans une réalité imaginaire, virtuelle (cf. ce lien pour plus de précisions).

2/ Les vérités mathématiques ne sont pas atteintes par l’argument du rêve.

« C’est pourquoi peut-être que de là nous ne conclurons pas mal si nous disons que la physique, l’astronomie, la médecine, et toutes les autres sciences qui dépendent de la considération des choses composées, sont fort douteuses et incertaines, mais que l’arithmétique, la géométrie, et les autres sciences de cette nature qui ne traitent que de choses fort simples et fort générales, sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature ou si elles n’y sont pas, contiennent quelque chose de certain et d’indubitable; car soit que je veille ou que je dorme, deux ou trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq, et le carré n’aura jamais plus de quatre côtés; et il ne semble pas possible que des vérités si claires et si apparentes puissent être soupçonnées d’aucune fausseté ou d’incertitude. »
Descartes, Méditations métaphysiques, I

Publié dans TL1

Descartes – 2e source prétendue de connaissance : la perception – (1) L’argument de la tromperie des sens

« Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens, ou par les sens : or j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés. »
Descartes, Méditations métaphysiques, I

Les sens sont parfois trompeurs…

Limites de l’argument de la tromperie des sens

1/ Le cas de l’illusion ne semble pas pouvoir être généralisé. Si notre perception est claire et distincte et si elle se fait dans un contexte ordinaire, peut-on vraiment penser que nous sommes sous le coup d’une illusion ?

« Mais, encore que les sens nous trompent quelquefois touchant les choses fort peu sensibles et fort éloignées, il s’en rencontre néanmoins beaucoup d’autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen : par exemple, que je suis ici, assis auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrois nier que ces mains et ce corps soient à moi ? »
Descartes, Méditations métaphysiques, I

2/ L’illusion elle-même ne nous condamne pas nécessairement à l’erreur : on peut se rendre compte qu’il s’agit d’une illusion, et du coup sortir de l’illusion ou du moins rectifier son jugement.

Descartes – 1ère source prétendue de connaissance : les autres

« J’ai été nourri aux lettres dès mon enfance ; et, pour ce qu’on me persuadait que par leur moyen on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j’avais un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j’eus achevé tout ce cours d’études, au bout duquel on a coutume d’être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d’opinion. Car je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d’erreurs, qu’il me semblait n’avoir fait autre profit, en tâchant de m’instruire, sinon que j’avais découvert de plus en plus mon ignorance . […]

Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu’elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s’y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n’avais point assez de présomption pour espérer d’y rencontrer mieux que les autres ; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu’il y en puisse avoir jamais plus d’une seule qui soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui n’était que vraisemblable. […]

C’est pourquoi, sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l’étude des lettres ; et me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m’éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j’en pusse tirer quelque profit. […]

Il est vrai que pendant que je ne faisais que considérer les moeurs des autres hommes, je n’y trouvais guère de quoi m’assurer, et que j’y remarquais quasi autant de diversité que j’avais fait auparavant entre les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j’en retirais était que, voyant plusieurs choses qui, bien qu’elles nous semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d’être communément reçues et approuvées par d’autres grands peuples, j’apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m’avait été persuadé que par l’exemple et par la coutume : et ainsi je me délivrais peu à peu de beaucoup d’erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle, et nous rendre moins capables d’entendre raison. Mais, après que j’eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde, et à tâcher d’acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d’étudier aussi en moi-même, et d’employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais suivre ; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres. »
Descartes, Discours de la Méthode, I

Descartes et le scepticisme antique

On retrouve ici chez Descartes ce qu’on appelle le premier mode d’Agrippa :

« Le mode du désaccord est celui à la suite duquel nous découvrons que, à propos de n’importe quel sujet proposé, parmi les gens de la rue comme parmi les philosophes il s’est produit un conflit non décidé. Et à cause de cette querelle nous ne pouvons rien choisir ni rejeter, et nous finissons donc par suspendre notre jugement »
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 165)

Accords et désaccords

Le désaccord incite au doute, mais l’accord entre les individus n’est pas une bonne justification :

« [I]l ne servirait de rien de compter les suffrages pour suivre l’opinion garantie par le plus d’auteurs, car, s’il s’agit d’une question difficile, il est plus croyable que la vérité en a été découverte par un petit nombre plutôt que par beaucoup. Même si tous étaient d’accord, leur enseignement ne suffit pas : nous ne deviendrons jamais Mathématiciens, par exemple, bien que notre mémoire possède toutes les démonstrations faites par d’autres, si notre esprit n’est pas capable de résoudre toute sorte de problèmes ; nous ne deviendrons pas Philosophes, pour avoir lu tous les raisonnements de Platon et d’Aristote, sans pouvoir porter un jugement solide sur ce qui nous est proposé. Ainsi, en effet, nous semblerions avoir appris, non des sciences, mais des histoires »
Descartes, Règles pour la direction de l’esprit, Règle III

Descartes – Le doute radical

« J’avais dès longtemps remarqué que, pour les mœurs, il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus ; mais, parce qu’alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux, tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point, après cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable. »
Descartes, Discours de la méthode, IV

« Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain; de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. […]
Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions.
Or il ne sera pas nécessaire, pour arriver à ce dessein, de prouver qu’elles sont toutes fausses, de quoi peut-être je ne viendrais jamais à bout; mais, d’autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m’empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, qu’à celles qui nous paraissent manifestement être fausses, le moindre sujet de douter que j’y trouverai, suffira pour me les faire toutes rejeter. Et pour cela il n’est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d’un travail infini; mais, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes, sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées. »
Descartes, Méditations Métaphysiques, Première méditation

Deux images éclairantes

— La corbeille de pommes

« Je me servirai ici d’un exemple fort familier pour lui faire ici entendre la conduite de mon procédé, afin que désormais il ne l’ignore plus, ou qu’il n’ose plus feindre qu’il ne l’entend pas.
Si d’aventure il avait une corbeille pleine de pommes, et qu’il appréhendât que quelques-unes ne fussent pourries, et qu’il voulût les ôter, de peur qu’elles ne corrompissent le reste, comment s’y prendrait-il pour le  faire ? Ne commencerait-il pas tout d’abord à vider sa corbeille ; et après cela, regardant toutes ces pommes les unes après les autres, ne choisirait-il pas celles-là seules qu’il verrait n’être point gâtées ; et, laissant là les autres, ne les remettrait-il pas dans son panier ? Tout de même aussi, ceux qui n’ont jamais bien philosophé ont diverses opinions en leur esprit qu’ils ont commencé à y amasser dès leur bas âge ; et, appréhendant avec raison que la plupart ne soient pas vraies, ils tâchent de les séparer d’avec les autres, de peur que leur mélange ne les rende toutes incertaines. Et, pour ne se point tromper, ils ne sauraient mieux faire que de les rejeter une fois toutes ensemble, ni plus ni moins que si elles étaient toutes fausses et incertaines ; puis, les examinant par ordre les unes après les autres, reprendre celles-là seules qu’ils reconnaîtront être vraies et indubitables »
Descartes, Méditations métaphysiques, Réponses aux septièmes objections, PUF, Quadrige, p.296-297

— Détruire pour mieux reconstruire

« Il est vrai que nous ne voyons point qu’on jette par terre toutes les maisons d’une ville pour le seul dessein de les refaire d’autre façon et d’en rendre les rues plus belles ; mais on voit bien que plusieurs font abattre les leurs, pour les rebâtir, et que même quelquefois ils y sont contraints, quand elles sont en danger de tomber d’elles-mêmes, et que les fondements n’en sont pas bien fermes. À l’exemple de quoi je me persuadai qu’il n’y aurait véritablement point d’apparence qu’un particulier fît dessein de réformer un État, en y changeant tout dès les fondements, et en le renversant pour le redresser ; ni même aussi de réformer le corps des sciences, ou l’ordre établi dans les écoles pour les enseigner ; mais que, pour toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d’entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d’y en remettre par après ou d’autres meilleures, ou bien les mêmes lorsque je les aurais ajustées au niveau de la raison . Et je crus fermement que par ce moyen je réussirais à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissais que sur de vieux fondements et que je ne m’appuyasse que sur les principes que je m’étais laissé persuader en ma jeunesse, sans avoir jamais examiné s’ils étaient vrais. »
Descartes, Discours de la méthode, II

[Complément] Le corps et l’esprit dans le christianisme

Pour avoir un aperçu de la question complexe du rapport entre le corps et l’esprit dans le christianisme, je vous renvoie à cet article :

Jérôme Baschet, « Âme et corps dans l’Occident médiéval : une dualité dynamique, entre pluralité et dualisme », Archives de sciences sociales des religions, 112 | octobre-décembre 2000 (Lien vers l’article).

Je vous conseille plus précisément de lire ces trois passages :
1/ Un dualisme apparent
2/ Mais une unité profonde entre le corps et l’esprit
3/ Une singularité du christianisme : la résurrection des corps, le corps glorieux

L’article n’évoque malheureusement pas la place de la notion de chair (sarx en grec) dans le christianisme (qu’il ne faut absolument pas identifier au corps). Voici un texte qui précise le sens de ce terme dans les textes de Paul.

« Le sens du mot sarx, dans S.Paul, est beaucoup plus large que celui du terme correspondant de l’Ancien-Testament. Voici quelques-unes des acceptions principales de ce terme. Chair se dit de la matière périssable qui fait partie de notre être (I Cor. 15, 39) ; puis de la face externe de la vie humaine opposée à sa face interne (homme extérieur, homme intérieur. 1 Cor. 7, 1) ; ensuite de la personnalité (Rom. 3, 20) ; mais notamment de la nature physique de l’homme avec les appétits et les désirs qui lui sont inhérents (Rom. 13, 14 ; Gal. 5, 16). Car de même que l’instinct moral est inséparable de la nature spirituelle, de même la nature matérielle possède l’instinct des besoins physiques communs, d’ailleurs, à tous les êtres organisés, et indispensable à leur conservation et à leur épanouissement. Ce qui distingue cet instinct, l’expérience le démontre à tout moment, c’est l’égoïsme. […]
Il importe donc de constater ce que, moralement parlant, il faudra entendre par chair, puisque c’est elle qui confère à la vie humaine sa condition immorale. Or il résulte d’une caractéristique générale de sarx que celle-ci est un principe diamétralement opposé au principe spirituel, une puissance qui s’exerce au dedans de nous, qui nous entraîne vers les choses du monde, par lesquelles elle est continuellement sollicitée, nous faisant ainsi perdre de vue notre destination définitive, palliant en quelque sorte le mal à nos yeux, et disposant de nous comme le maître dispose de l’esclave (Gal. 5, 17 ; 1 Tim. 6, 9 ; Éph. 4, 22 ; Rom. 2, 15 ; 7, 11, 18) ; une puissance qui, vis-à-vis de Dieu, prend une attitude indépendante, hostile et rebelle (Rom. 8, 7). C’est l’égoïsme […] qui entrave avec une force inégale la vie spirituelle dans ses manifestation, et qui, pour cette raison, devient la source universelle de tous les travers de l’humanité. Dès lors notre expression sensualité ne répond plus que très imparfaitement à l’idée de sarx : le rapport de celle-ci à celle-là est un rapport du genre à l’espèce. […] Il y a plus. Si sarx ne renfermait que la notion de sensualité, celle-ci relevant immédiatement de la vie organique, la vie organique serait, en dernière instance, la source du mal, hypothèse toute gratuite, une pareille opinion étant parfaitement étrangère au système de l’apôtre Paul. Nulle part il ne se rencontre le moindre vestige de dualisme ; nulle part il n’y est dit que le vice se rattache à l’élément matériel. »
Ch. Mischi, Essai sur l’anthopologie de S. Paul (1854), p.4-7 [Lien vers le livre sur Google-Books]

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter ce livre de Joseph Cattelain, Étude du mot Sarx dans les Épîtres de Paul (lien vers le livre sur Google-Books).

Platon – Le corps, prison de l’âme

« SOCRATE. — […] Tant que nous aurons notre corps et que notre âme sera embourbée dans cette corruption, jamais nous ne posséderons l’objet de nos désirs, c’est-à-dire la vérité. Car le corps nous oppose mille obstacles par la nécessité où nous sommes de l’entretenir, et avec cela les maladies qui surviennent troublent nos recherches. D’ailleurs, il nous remplit d’amours, de désirs, de craintes, de mille imaginations et de toutes sortes de sottises, de manière qu’il n’y a rien de plus vrai que ce qu’on dit ordinairement : que le corps ne nous mène jamais à la sagesse. Car qui est-ce qui fait naître les guerres, les séditions et les combats ? Ce n’est que le corps avec toutes ses passions. En effet, toutes les guerres ne viennent que du désir d’amasser des richesses, et nous sommes forcés d’en amasser à cause du corps, pour servir, comme des esclaves, à ses besoins.

Voilà pourquoi nous n’avons pas le loisir de penser à la philosophie; et le plus grand de nos maux encore, c’est que, lors même qu’il nous laisse quelque loisir et que nous nous mettons à méditer, il intervient tout d’un coup au milieu de nos recherches, nous embarrasse, nous trouble et nous empêche de discerner la vérité. Il est donc démontré que si nous voulons savoir véritablement quelque chose, il faut que nous abandonnions le corps et que l’âme seule examine les objets qu’elle veut connaître. C’est alors seulement que nous jouirons de la sagesse dont nous nous disons amoureux, c’est-à-dire après notre mort, et point du tout pendant cette vie. »

Phédon, 66b-66e

Lien

Une analyse de ce texte sur Philolog, le blog de Simone Manon.

Nietzsche – « ton être vrai n’est pas caché tout au fond de toi » [Complément]

Texte

« Mais comment nous retrouver nous-mêmes ? Comment l’homme peut-il se connaître ? C’est une chose obscure et voilée. Et s’il est vrai que le lièvre a sept peaux, l’homme peut se dépouiller de septante fois sept peaux avant de pouvoir se dire : Voici vraiment ce que tu es, ce n’est plus une enveloppe. C’est par surcroît une entreprise pénible et dangereuse que de fouiller ainsi en soi-même et de descendre de force, par le plus court chemin, jusqu’au tréfonds de son être. Combien l’on risque de se blesser, si grièvement qu’aucun médecin ne pourra nous guérir ! Et de plus, est-ce bien nécessaire alors que tout porte témoignage de ce que nous sommes, nos amitiés comme nos haines, notre regard et la pression de notre main, notre mémoire et nos oublis, nos livres et les traits que trace notre plume ? Mais voici comment il faut instaurer l’interrogatoire essentiel entre tous. Que la jeune âme […] se demande : « Qu’as-tu vraiment aimé jusqu’à ce jour ? Vers quoi t’es-tu sentie attirée, par quoi t’es-tu sentie dominée et comblée à la fois ? Fais repasser sous tes yeux la série entière de ces objets de vénération, et peut-être, par leur nature et leur succession, te révéleront-ils la loi fondamentale de ton vrai moi. Compare ces objets entre eux, vois comment ils se complètent, s’élargissent, se surpassent, s’illuminent mutuellement, comment ils forment une échelle graduée qui t’a servi à t’élever jusqu’à ton moi. Car ton être vrai n’est pas caché tout au fond de toi : il est placé infiniment au-dessus de toi, à tout le moins au-dessus de ce que tu prends communément pour ton moi. »

Nietzsche, Considérations inactuelle III, “Schopenhauer éducateur” §1, Folio Essais p. 19-20

Sartre – La conscience comme intentionnalité (et non comme intériorité)

Texte

« Connaître, c’est « s’éclater vers », s’arracher à la moite intimité gastrique pour filer, là-bas, par delà soi, vers ce qui n’est pas soi, là-bas, près de l’arbre et cependant hors de lui car il m’échappe et me repousse et je ne peux pas plus me perdre en lui qu’il ne se peut diluer en moi : hors de lui, hors de moi. Est-ce que vous ne reconnaissez pas dans cette description vos exigences et vos pressentiments ? Vous saviez bien que l’arbre n’était pas vous, que vous ne pouviez pas le faire entrer dans vos estomacs sombres et que la connaissance ne pouvait pas, sans malhonnêteté, se comparer à la possession. Du même coup, la conscience s’est purifiée, elle est claire comme un grand vent, il n’y a plus rien en elle sauf un mouvement pour se fuir, un glissement hors de soi ; si, par impossible, vous entriez « dans » une conscience, vous seriez saisi par un tourbillon et rejeté au-dehors, près de l’arbre, en pleine poussière, car la conscience n’a pas de « dedans », elle n’est rien que le dehors d’elle-même et c’est cette fuite absolue, ce refus d’être substance qui la constituent comme une conscience. Imaginez à présent une suite liée d’éclatements qui nous arrachent à nous-mêmes, qui ne laissent même pas à un « nous-mêmes » le loisir de se former derrière eux, mais qui nous jettent au contraire au-delà d’eux, dans la poussière sèche du monde, sur la terre rude, parmi les choses ; imaginez que nous sommes ainsi rejetés, délaissés par notre nature même dans un monde indifférent, hostile et rétif, vous aurez saisi le sens profond de la découverte que Husserl exprime dans cette fameuse phrase : « Toute conscience est conscience de quelque chose. » Il n’en faut pas plus pour mettre un terme à la philosophie douillette de l’immanence, où tout se fait par compromis, échanges protoplasmiques, par une tiède chimie cellulaire. La philosophie de la transcendance nous jette sur la grand-route, au milieu des menaces, sous une aveuglante lumière. Être, dit Heidegger, c’est être-dans-le-monde. Comprenez cet « être-dans » au sens de mouvement. Être, c’est éclater dans le monde, c’est partir d’un néant de monde et de conscience pour soudain s’éclater-conscience-dans-le-monde. Que la conscience essaye de se reprendre, de coïncider enfin avec elle-même, tout au chaud, volets clos, elle s’anéantit. Cette nécessité pour la conscience d’exister comme conscience d’autre chose que soi, Husserl la nomme « intentionnalité ». […]

Nous voilà délivrés de Proust. Délivrés en même temps de la « vie intérieure » ; en vain chercherions-nous, comme Amiel, comme une enfant qui s’embrasse l’épaule, les caresses, les dorlotements de notre intimité, puisque finalement tout est dehors, tout, jusqu’à nous-mêmes : dehors, dans le monde, parmi les autres. Ce n’est pas dans je ne sais quelle retraite que nous nous découvrirons : c’est sur la route, dans la ville au milieu de la foule, chose parmi les choses, homme parmi les hommes. »

Sartre, « Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité », Situations I, janvier 1939