Descartes – 2e source prétendue de connaissance : la perception – (1) L’argument de la tromperie des sens

« Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens, ou par les sens : or j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés. »
Descartes, Méditations métaphysiques, I

Les sens sont parfois trompeurs…

Limites de l’argument de la tromperie des sens

1/ Le cas de l’illusion ne semble pas pouvoir être généralisé. Si notre perception est claire et distincte et si elle se fait dans un contexte ordinaire, peut-on vraiment penser que nous sommes sous le coup d’une illusion ?

« Mais, encore que les sens nous trompent quelquefois touchant les choses fort peu sensibles et fort éloignées, il s’en rencontre néanmoins beaucoup d’autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen : par exemple, que je suis ici, assis auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrois nier que ces mains et ce corps soient à moi ? »
Descartes, Méditations métaphysiques, I

2/ L’illusion elle-même ne nous condamne pas nécessairement à l’erreur : on peut se rendre compte qu’il s’agit d’une illusion, et du coup sortir de l’illusion ou du moins rectifier son jugement.

Descartes – 1ère source prétendue de connaissance : les autres

« J’ai été nourri aux lettres dès mon enfance ; et, pour ce qu’on me persuadait que par leur moyen on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j’avais un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j’eus achevé tout ce cours d’études, au bout duquel on a coutume d’être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d’opinion. Car je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d’erreurs, qu’il me semblait n’avoir fait autre profit, en tâchant de m’instruire, sinon que j’avais découvert de plus en plus mon ignorance . […]

Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu’elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s’y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n’avais point assez de présomption pour espérer d’y rencontrer mieux que les autres ; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu’il y en puisse avoir jamais plus d’une seule qui soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui n’était que vraisemblable. […]

C’est pourquoi, sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l’étude des lettres ; et me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m’éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j’en pusse tirer quelque profit. […]

Il est vrai que pendant que je ne faisais que considérer les moeurs des autres hommes, je n’y trouvais guère de quoi m’assurer, et que j’y remarquais quasi autant de diversité que j’avais fait auparavant entre les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j’en retirais était que, voyant plusieurs choses qui, bien qu’elles nous semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d’être communément reçues et approuvées par d’autres grands peuples, j’apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m’avait été persuadé que par l’exemple et par la coutume : et ainsi je me délivrais peu à peu de beaucoup d’erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle, et nous rendre moins capables d’entendre raison. Mais, après que j’eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde, et à tâcher d’acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d’étudier aussi en moi-même, et d’employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais suivre ; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres. »
Descartes, Discours de la Méthode, I

Descartes et le scepticisme antique

On retrouve ici chez Descartes ce qu’on appelle le premier mode d’Agrippa :

« Le mode du désaccord est celui à la suite duquel nous découvrons que, à propos de n’importe quel sujet proposé, parmi les gens de la rue comme parmi les philosophes il s’est produit un conflit non décidé. Et à cause de cette querelle nous ne pouvons rien choisir ni rejeter, et nous finissons donc par suspendre notre jugement »
Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 165)

Accords et désaccords

Le désaccord incite au doute, mais l’accord entre les individus n’est pas une bonne justification :

« [I]l ne servirait de rien de compter les suffrages pour suivre l’opinion garantie par le plus d’auteurs, car, s’il s’agit d’une question difficile, il est plus croyable que la vérité en a été découverte par un petit nombre plutôt que par beaucoup. Même si tous étaient d’accord, leur enseignement ne suffit pas : nous ne deviendrons jamais Mathématiciens, par exemple, bien que notre mémoire possède toutes les démonstrations faites par d’autres, si notre esprit n’est pas capable de résoudre toute sorte de problèmes ; nous ne deviendrons pas Philosophes, pour avoir lu tous les raisonnements de Platon et d’Aristote, sans pouvoir porter un jugement solide sur ce qui nous est proposé. Ainsi, en effet, nous semblerions avoir appris, non des sciences, mais des histoires »
Descartes, Règles pour la direction de l’esprit, Règle III

Descartes – Le doute radical

« J’avais dès longtemps remarqué que, pour les mœurs, il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus ; mais, parce qu’alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux, tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point, après cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable. »
Descartes, Discours de la méthode, IV

« Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain; de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. […]
Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions.
Or il ne sera pas nécessaire, pour arriver à ce dessein, de prouver qu’elles sont toutes fausses, de quoi peut-être je ne viendrais jamais à bout; mais, d’autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m’empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, qu’à celles qui nous paraissent manifestement être fausses, le moindre sujet de douter que j’y trouverai, suffira pour me les faire toutes rejeter. Et pour cela il n’est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d’un travail infini; mais, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes, sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées. »
Descartes, Méditations Métaphysiques, Première méditation

Deux images éclairantes

— La corbeille de pommes

« Je me servirai ici d’un exemple fort familier pour lui faire ici entendre la conduite de mon procédé, afin que désormais il ne l’ignore plus, ou qu’il n’ose plus feindre qu’il ne l’entend pas.
Si d’aventure il avait une corbeille pleine de pommes, et qu’il appréhendât que quelques-unes ne fussent pourries, et qu’il voulût les ôter, de peur qu’elles ne corrompissent le reste, comment s’y prendrait-il pour le  faire ? Ne commencerait-il pas tout d’abord à vider sa corbeille ; et après cela, regardant toutes ces pommes les unes après les autres, ne choisirait-il pas celles-là seules qu’il verrait n’être point gâtées ; et, laissant là les autres, ne les remettrait-il pas dans son panier ? Tout de même aussi, ceux qui n’ont jamais bien philosophé ont diverses opinions en leur esprit qu’ils ont commencé à y amasser dès leur bas âge ; et, appréhendant avec raison que la plupart ne soient pas vraies, ils tâchent de les séparer d’avec les autres, de peur que leur mélange ne les rende toutes incertaines. Et, pour ne se point tromper, ils ne sauraient mieux faire que de les rejeter une fois toutes ensemble, ni plus ni moins que si elles étaient toutes fausses et incertaines ; puis, les examinant par ordre les unes après les autres, reprendre celles-là seules qu’ils reconnaîtront être vraies et indubitables »
Descartes, Méditations métaphysiques, Réponses aux septièmes objections, PUF, Quadrige, p.296-297

— Détruire pour mieux reconstruire

« Il est vrai que nous ne voyons point qu’on jette par terre toutes les maisons d’une ville pour le seul dessein de les refaire d’autre façon et d’en rendre les rues plus belles ; mais on voit bien que plusieurs font abattre les leurs, pour les rebâtir, et que même quelquefois ils y sont contraints, quand elles sont en danger de tomber d’elles-mêmes, et que les fondements n’en sont pas bien fermes. À l’exemple de quoi je me persuadai qu’il n’y aurait véritablement point d’apparence qu’un particulier fît dessein de réformer un État, en y changeant tout dès les fondements, et en le renversant pour le redresser ; ni même aussi de réformer le corps des sciences, ou l’ordre établi dans les écoles pour les enseigner ; mais que, pour toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d’entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d’y en remettre par après ou d’autres meilleures, ou bien les mêmes lorsque je les aurais ajustées au niveau de la raison . Et je crus fermement que par ce moyen je réussirais à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissais que sur de vieux fondements et que je ne m’appuyasse que sur les principes que je m’étais laissé persuader en ma jeunesse, sans avoir jamais examiné s’ils étaient vrais. »
Descartes, Discours de la méthode, II

[Complément] Le corps et l’esprit dans le christianisme

Pour avoir un aperçu de la question complexe du rapport entre le corps et l’esprit dans le christianisme, je vous renvoie à cet article :

Jérôme Baschet, « Âme et corps dans l’Occident médiéval : une dualité dynamique, entre pluralité et dualisme », Archives de sciences sociales des religions, 112 | octobre-décembre 2000 (Lien vers l’article).

Je vous conseille plus précisément de lire ces trois passages :
1/ Un dualisme apparent
2/ Mais une unité profonde entre le corps et l’esprit
3/ Une singularité du christianisme : la résurrection des corps, le corps glorieux

L’article n’évoque malheureusement pas la place de la notion de chair (sarx en grec) dans le christianisme (qu’il ne faut absolument pas identifier au corps). Voici un texte qui précise le sens de ce terme dans les textes de Paul.

« Le sens du mot sarx, dans S.Paul, est beaucoup plus large que celui du terme correspondant de l’Ancien-Testament. Voici quelques-unes des acceptions principales de ce terme. Chair se dit de la matière périssable qui fait partie de notre être (I Cor. 15, 39) ; puis de la face externe de la vie humaine opposée à sa face interne (homme extérieur, homme intérieur. 1 Cor. 7, 1) ; ensuite de la personnalité (Rom. 3, 20) ; mais notamment de la nature physique de l’homme avec les appétits et les désirs qui lui sont inhérents (Rom. 13, 14 ; Gal. 5, 16). Car de même que l’instinct moral est inséparable de la nature spirituelle, de même la nature matérielle possède l’instinct des besoins physiques communs, d’ailleurs, à tous les êtres organisés, et indispensable à leur conservation et à leur épanouissement. Ce qui distingue cet instinct, l’expérience le démontre à tout moment, c’est l’égoïsme. […]
Il importe donc de constater ce que, moralement parlant, il faudra entendre par chair, puisque c’est elle qui confère à la vie humaine sa condition immorale. Or il résulte d’une caractéristique générale de sarx que celle-ci est un principe diamétralement opposé au principe spirituel, une puissance qui s’exerce au dedans de nous, qui nous entraîne vers les choses du monde, par lesquelles elle est continuellement sollicitée, nous faisant ainsi perdre de vue notre destination définitive, palliant en quelque sorte le mal à nos yeux, et disposant de nous comme le maître dispose de l’esclave (Gal. 5, 17 ; 1 Tim. 6, 9 ; Éph. 4, 22 ; Rom. 2, 15 ; 7, 11, 18) ; une puissance qui, vis-à-vis de Dieu, prend une attitude indépendante, hostile et rebelle (Rom. 8, 7). C’est l’égoïsme […] qui entrave avec une force inégale la vie spirituelle dans ses manifestation, et qui, pour cette raison, devient la source universelle de tous les travers de l’humanité. Dès lors notre expression sensualité ne répond plus que très imparfaitement à l’idée de sarx : le rapport de celle-ci à celle-là est un rapport du genre à l’espèce. […] Il y a plus. Si sarx ne renfermait que la notion de sensualité, celle-ci relevant immédiatement de la vie organique, la vie organique serait, en dernière instance, la source du mal, hypothèse toute gratuite, une pareille opinion étant parfaitement étrangère au système de l’apôtre Paul. Nulle part il ne se rencontre le moindre vestige de dualisme ; nulle part il n’y est dit que le vice se rattache à l’élément matériel. »
Ch. Mischi, Essai sur l’anthopologie de S. Paul (1854), p.4-7 [Lien vers le livre sur Google-Books]

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter ce livre de Joseph Cattelain, Étude du mot Sarx dans les Épîtres de Paul (lien vers le livre sur Google-Books).

Platon – Le corps, prison de l’âme

« SOCRATE. — […] Tant que nous aurons notre corps et que notre âme sera embourbée dans cette corruption, jamais nous ne posséderons l’objet de nos désirs, c’est-à-dire la vérité. Car le corps nous oppose mille obstacles par la nécessité où nous sommes de l’entretenir, et avec cela les maladies qui surviennent troublent nos recherches. D’ailleurs, il nous remplit d’amours, de désirs, de craintes, de mille imaginations et de toutes sortes de sottises, de manière qu’il n’y a rien de plus vrai que ce qu’on dit ordinairement : que le corps ne nous mène jamais à la sagesse. Car qui est-ce qui fait naître les guerres, les séditions et les combats ? Ce n’est que le corps avec toutes ses passions. En effet, toutes les guerres ne viennent que du désir d’amasser des richesses, et nous sommes forcés d’en amasser à cause du corps, pour servir, comme des esclaves, à ses besoins.

Voilà pourquoi nous n’avons pas le loisir de penser à la philosophie; et le plus grand de nos maux encore, c’est que, lors même qu’il nous laisse quelque loisir et que nous nous mettons à méditer, il intervient tout d’un coup au milieu de nos recherches, nous embarrasse, nous trouble et nous empêche de discerner la vérité. Il est donc démontré que si nous voulons savoir véritablement quelque chose, il faut que nous abandonnions le corps et que l’âme seule examine les objets qu’elle veut connaître. C’est alors seulement que nous jouirons de la sagesse dont nous nous disons amoureux, c’est-à-dire après notre mort, et point du tout pendant cette vie. »

Phédon, 66b-66e

Lien

Une analyse de ce texte sur Philolog, le blog de Simone Manon.