1°) Le cas de l’embryon
Ce cas permet de montrer que l’attribution du statut de personne à un être a des enjeux éthiques. Si un être a le statut de personne, alors cet être semble mériter le respect, et notamment le respect de sa vie. La difficulté est de alors savoir sur quoi se fonde cette attribution du statut de personne. Il y a une différence entre le statut d’objet et le statut de personne, mais cette différence est-elle seulement liée à nos différences d’attitude vis-à-vis de l’un et de l’autre ? Faut-il considérer que seuls les êtres dotés d’un esprit, d’une conscience sont des personnes ? Mais qu’est-ce que la conscience, à partir de quel moment apparaît-t-elle dans le temps ?
2°) Le cas du robot
Ce cas permet de dégager les caractéristiques de l’esprit. Il semble en effet à première vue que ce qui manque à un robot c’est justement le fait d’avoir un esprit. Le robot ne ferait que simuler les caractéristiques de l’esprit, mais il serait en fait incapable d’avoir les propriétés véritables d’un esprit. Un robot semble par exemple incapable de ressentir véritablement quelque chose. Un robot pourrait simuler des émotions (cf. l’exemple du robot Kismet). Un robot peut détecter des événements, reconnaître de quel type d’événement il s’agit et adopter par exemple un comportement de fuite. Mais a-t-il pour autant ressenti l’émotion de peur ? Il faut distinguer ici le comportement de peur (la fuite) et le ressenti associé à ce comportement, l’effet que cela fait d’avoir peur, d’un point de vue subjectif, intérieur.
On peut modéliser le fonctionnement d’un robot de la manière suivante. Le robot peut recevoir des informations, traiter ces informations, et produire un certain comportement. C’est ce que l’on appelle le modèle de la boîte noire : on a des entrées (des inputs), une boîte noire dans laquelle des processus complexes prennent ces entrées comme information pour produire, après une série de calculs, un comportement, une sortie (un output). Mais tous les processus s’effectuant dans la boîte noire s’exécuteraient de manière automatique, sans conscience. Cela impliquerait également que le robot n’est pas capable d’une compréhension véritable.
En définitive, la conscience serait ce qui permet d’accéder ce qui permet d’accéder à un ressenti, à un vécu d’une part, et ce qui permet d’accéder à une signification d’autre part. L’esprit, la conscience se définirait alors comme une capacité de ressentir et une capacité de comprendre. Les robots semblent à première vue ne pas avoir, et peut-être même ne pas pouvoir avoir ces capacités-là.
3°) Le cas des personnes multiples
Lorsque nous envisageons la possibilité de l’existence de plusieurs personnes dans un même corps, il y a plusieurs cas distincts à envisager. Le premier degré correspondrait au fait ordinaire d’un changement global de manière d’être suivant les lieux, le contexte. Mais si le sens commun semble accepter de dire que l’on n’est pas la même personne au travail et avec ses proches par exemple, il n’y a pas vraiment de personnes multiples dans un même corps. Il faudrait plutôt dire que l’individu joue alors un personnage (persona en latin désignait le masque de l’acteur). Ce changement n’affecte généralement pas fondamentalement l’identité de la personne : l’individu adopte des attitudes différentes selon le contexte, mais reste la même personne, à moins que le changement d’attitude et de manière d’être soit important et conduise l’individu à ne plus se reconnaître lui-même.
Il faut tout de même faire la distinction entre ce fait ordinaire et ce que l’on appelle les troubles dissociatifs de la personnalité, qu’il ne faut pas confondre avec la schizophrénie. De manière générale, il faut se méfier des représentations communes des pathologies mentales, notamment celles véhiculées par le cinéma, ou dans la presse, et ne jamais parler du « fou » comme tel. Tous ces états sont extrêmement complexes, et même les spécialistes n’ont pas vraiment de théorie unifiée de ces états qui fasse relativement consensus.
Les troubles dissociatifs de la personnalité regroupent, selon la classification du DSM-IV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) cinq cas : l’amnésie dissociative, la fugue dissociative, le trouble dissociatif de l’identité (appelé auparavant « trouble de la personnalité multiple »), le trouble de la dépersonnalisation, et le trouble dissociatif non spécifié. Vous pouvez consulter le document suivant, qui s’intéresse plus spécifiquement au trouble dissociatif de l’identité, mais qui donne une description de chacun des cas que nous avons mentionné : N. Debecker, N.Lesnicki, M. Vermorel-Rondreux, « Les troubles dissociatifs de l’identité : un concept discuté ».
Dans chacun de ces cas, un même individu semble faire l’expérience d’un changement profond d’identité. Nous avons précisé qu’il ne faut pas confondre les troubles dissociatifs de la personnalité et la schizophrénie. En effet, le schizophrène n’est pas un individu qui a une « double personnalité », un « dédoublement de la personnalité », comme on peut l’entendre parfois. Ce n’est pas non plus un attardé mental et ce n’est pas non plus, dans la plupart des cas, un être violent. Le taux de violence chez les schizophrènes n’est pas plus élevée que le taux de violence chez les personnes qui ne sont pas atteintes d’un trouble mental. La schizophrénie consiste en fait en un ensemble de troubles mentaux qui affectent la pensée (par exemple : pensée désorganisée, incohérente, délirante), la perception (hallucinations), les émotions (appauvrissement de la capacité à ressentir des émotions, perte de motivation), le comportement (comportement désorganisé, catatonie : postures figées ou agitations imprévisibles) et le rapport aux autres (isolement, retrait social). Tous les schizophrènes ne présentent pas tous ces symptômes. Quoi qu’il en soit, la schizophrénie n’est pas un cas de personnes multiples. Il faut bien distinguer les deux idées.
Nous n’avons pour le moment identifié qu’un seul ensemble de cas authentiques de personnes multiples dans un même corps, chez un même individu, qui correspond aux troubles dissociatifs de la personnalité. Mais dans ces troubles, si l’on peut parler de personnes multiples, c’est au sens où un individu semble devenir une autre personne, de sorte qu’il y aurait un passage d’une personne à une autre. Mais est-il possible qu’il y ait deux personnes dans un même corps au même moment ? Cette possibilité semble bien étrange et relever de la pure fiction.
Pourtant, considérons le cas de ce que l’on a appelé les « cerveaux divisés ». Il s’agit de personnes qui ont subi une opération conduisant à déconnecter les deux hémisphères du cerveau. Cette procédure médicale avait été proposée dans les années 60 pour traiter des cas d’épilepsie sévère. Cette opération a eu des effets étranges. Il semble alors que les deux hémisphères disposent chacun d’informations qui ne peuvent pas être communiquées d’un hémisphère à un autre. Par exemple, si l’on projete l’image d’une poire du côté de l’œil gauche, la personne dira qu’elle n’a rien vu. Mais si on lui demande de prendre avec la main gauche un objet, elle choisira la poire. L’hémisphère gauche, dominant pour le langage, ne semble pas avoir eu accès au fait qu’il s’agit d’une image de poire [la personne ne peut pas dire ce qu'elle a vu], alors que l’hémisphère droit, qui contrôle la motricité de la main gauche, semble avoir eu accès à cette information [la personne peut prendre avec sa main gauche ce qu'elle a vu]. Dans une autre expérience, on présente dans le champ visuel gauche une scène d’hiver avec de la neige, et dans le champ visuel droit une patte de poule. On demande ensuite au patient au cerveau divisé de pointer sur des images ce qu’il a vu. Avec la main gauche, la personne pointe l’image d’une pelle, avec la main droite la personne pointe l’image d’une poule. Là encore, l’hémisphère droit, qui contrôle la main gauche, n’a vu que la scène d’hiver et pointe la pelle, tandis que l’hémisphère gauche, qui contrôle la main droite, n’a vu que la poule et pointe la patte de poule. [Vous pouvez lire sur le site « Le cerveau à tous les niveaux ! », une présentation de certaines des expériences conduites avec les patients au cerveau divisé]
Comment interpréter ces expériences ? Faut-il considérer que les patients au cerveau divisé ont deux esprits, un esprit pour chaque hémisphère ? La question n’est pas vraiment résolue. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas affirmer qu’il y a deux personnes. Dans la vie ordinaire les patients au cerveau divisé ne présentent pas de dissociation, ou au moins, pas une dissociation aussi marquée que dans les expériences faites par les scientifiques. De plus, le concept de personne ne semble pas impliquer seulement le fait de posséder une conscience, d’avoir un esprit. Même si les deux hémisphères d’un patient au cerveau divisé n’ont pas accès aux mêmes informations dans certaines situations, le patient a toujours conscience de lui-même comme de la même personne, sa conscience de lui-même n’est pas atteinte. Ce qui est essentiel pour caractériser le fait d’être une personne semble en effet résider dans la possibilité de se considérer comme la même personne, de se reconnaître comme étant le même.
4°) Le cas de l’identité personnelle à travers le temps
Qu’est-ce qui fait que j’estime être la même personne depuis mon enfance jusqu’à maintenant ? Nous avons souligné l’importance de la notion de conscience dans notre réflexion sur la notion de personne. Mais, si j’estime être la même personne depuis mon enfance, peut-être que cela tient au fait que mon corps est le même depuis mon enfance ? Pourtant, mon corps est-il vraiment le même depuis mon enfance ? Partons d’une analogie, celle du bateau de Thésée. Thésée a besoin de faire changer régulièrement des pièces sur son bateau. Supposons qu’il fasse des changements très graduels : une infime partie du bateau est changée à chaque fois. Au bout d’un certain nombre de changements, le bateau de Thésée actuel, par rapport au bateau de Thésée original, n’a plus aucune pièce en commun : toutes les parties du bateau ont finalement été changées. S’agit-il alors du même bateau ? Si l’on affirme qu’il ne s’agit pas du même bateau, on rencontre un problème que l’on appelle celui de la transitivité de l’identité. Supposons que l’on appelle le bateau original B0. Puis on applique à ce bateau une modification infime, on a alors un bateau B1, on applique à nouveau une modification infime, on a alors un bateau B2, etc., jusqu’au bateau actuel, que l’on va appeller B1000. Si B0 est identique à B1 (parce que la différence est infime), et si B1 est identique à B2, etc., alors B0 est identifique à B1000. Le bateau original et le bateau actuel sont le même bateau. Mais dans ce cas, qu’est-ce qui explique qu’il s’agit bien du même bateau, étant donné qu’ils n’ont aucune pièce en commun ? Il semble qu’ici ce qui fait essentiellement l’unité de ce bateau est sa fonction, son rôle, qui sont ici donnés par son nom : à chaque fois il s’agit du bateau de Thésée. Mais alors avons-nous vraiment progressé dans la compréhension de ce qui fait notre identité en tant que personne ? Qu’est-ce qui explique que je suis la même personne depuis mon enfance ? Si le fait que mon corps est le même réside essentiellement dans le fait qu’il s’agit toujours de mon corps, il reste à expliquer pourquoi il s’agit toujours de moi, de la même personne.
Peut-être faut-il alors trouver non plus dans l’extériorité de la matière mais dans l’intériorité de mon esprit, ce qui expliquerait le fait de l’identité personnelle ? Si j’estime être la même personne qu’il y a deux jours, n’est-ce pas en raison des souvenirs que j’ai des moments que j’ai vécus il y a deux jours ? Ce qui me permet de dire que je suis la même personne qu’auparavant, c’est alors semble-t-il ma mémoire. Nous pouvons à nouveau faire référence ici aux cas d’amnésies dissociatives : lorsqu’un individu perd tout souvenir de sa vie, cet individu devient une autre personne. La conscience de soi semble en effet se constituer par référence au passé, par la possibilité de construire une histoire de sa vie, de se représenter et de se raconter sa vie.
Il faudrait également inclure le rapport à un futur. La conscience de soi ne se constitue pas seulement par référence au passé, à un vécu, mais également par rapport à des projets de vie, à des valeurs auxquels l’individu s’identifie. L’identité de la personne n’est pas fixée par son passé, mais semble procéder d’actes d’identification, de projection. L’identité de la personne se définit aussi par ce à quoi elle s’identifie.
5°) Le cas de la transplantation de cerveau
Avons-nous négligé le rôle du corps dans l’identité de la personne. S’il était possible de transplanter notre cerveau, et notre esprit par la même opération, dans un autre corps, au réveil, après l’opération, serions-nous toujours la même personne ? Comparons cette situation avec un réveil ordinaire. Ai-je besoin d’observer mon corps au réveil pour savoir que je suis toujours le même ? Il ne semble pas. Même si les autres ne vont pas me reconnaître, du moins au début, j’estimerais toujours que je suis le même. Cela permet de montrer qu’il peut y avoir un conflit entre les attributions d’identité à la première personne (ce que moi-même j’estime être) et celles à la troisième personne (ce que les autres estiment que je suis). Toutefois, si le nouveau corps dans lequel je suis est vraiment différent, cela ne va-t-il pas changer ma manière d’être, ma manière d’exister, à tel point que cela va faire de moi une autre personne ? Même si la conscience semble jouer un rôle prédominant, il semble que nous ne devons pas négliger le rôle du corps dans la constitution de l’identité de la personne.
6°) Le cas de la copie parfaite
Supposons maintenant que nous avons un double parfait d’une personne, à la fois sur le plan de ses caractéristiques physiques et de ses caractéristiques mentales au sens large. S’agit-il de la même personne ? Supposons que la personne initiale soit la personne que j’aime, est-ce que maintenant j’aime deux individus, qui sont la même personne ? Cette conclusion semble étrange. Qu’est-ce qu’aimer quelqu’un ? Si l’on aime quelqu’un en raison de ce que cette personne est, alors il suffirait semble-t-il qu’un autre individu ait les mêmes caractéristiques pour que nous aimions aussi cette personne ? Pourtant il manquera au double une caractéristique : ce n’est pas cet individu que j’ai rencontré, ce n’est pas cet individu avec lequel j’ai vécu jusqu’ici. Même si ce double a toutes les caractéristiques internes de l’individu cloné, il n’a pas la même histoire, le même ancrage dans le réel. Faut-il alors considérer que ce qui fait l’identité d’une personne ce ne sont pas seulement ses caractéristiques internes, celles qui relèvent de son corps ou de son esprit, de sa conscience ? Ce qui définit l’identité d’une personne n’est peut-être pas à trouver dans les caractéristiques internes de la personne, mais dans un contexte plus large, qui est celui de l’histoire de l’individu dans ses rapports avec le réel et les autres.