Récapitulatif des cours de l’année

Pour réviser votre cours de philosophie en vue du baccalauréat, Vous pouvez consulter ce récapitulatif des cours de l’année.
Attention, cela ne vous dispense pas de faire vos propres fiches, c’est ainsi que vous pourrez le mieux synthétiser le cours et le mémoriser.

Thomas d’Aquin – 2 arguments en faveur du libre arbitre

« L’homme possède le libre arbitre, ou alors les conseils, les exhortations, les préceptes, les interdictions, les récompenses et les châtiments seraient vains. ─ Pour établir la preuve de la liberté, considérons d’abord que certains êtres agissent sans aucun jugement, comme la pierre qui tombe vers le bas, et tous les êtres qui n’ont pas la connaissance. ─ D’autres êtres agissent d’après un certain jugement, mais qui n’est pas libre. Ainsi les animaux telle la brebis qui, voyant le loup, juge qu’il faut le fuir ; c’est un jugement naturel, non pas libre, car elle ne juge pas en rassemblant des données, mais par un instinct naturel. Et il en va de même pour tous les jugements des animaux. ─ Mais l’homme agit d’après un jugement ; car, par sa faculté de connaissance, il juge qu’il faut fuir quelque chose ou le poursuivre. Cependant, ce jugement n’est pas l’effet d’un instinct naturel s’appliquant à une action particulière, mais d’un rapprochement de données opéré par la raison ; c’est pourquoi l’homme agit selon un jugement libre, car il a la faculté de se porter à divers objets. En effet, dans le domaine du contingent, la raison peut suivre des directions opposées, comme on le voit dans les syllogismes dialectiques et les arguments de la rhétorique. Or, les actions particulières sont contingentes ; par suite le jugement rationnel qui porte sur elles peut aller dans un sens ou dans l’autre, et n’est pas déterminé à une seule chose. En conséquence, il est nécessaire que l’homme ait le libre arbitre, par le fait même qu’il est doué de raison. »

Thomas d’Aquin, Somme théologique (1267), I, q. 83, réponse

Bonheur et morale – Le Choix d’Hercule

Texte

Le choix d’Hercule est un thème qui a donné lieu à de nombreuses reprises dans la littérature. Le texte central est toutefois celui de Prodicos, dont voici un extrait :

« Héraclès, à ce moment où, au sortir de l’enfance, on s’élance vers l’adolescence, à cet âge où les jeunes gens, devenus maîtres de leur personne, montrent dans quel chemin – celui de la vertu, ou celui de la dépravation – ils engageront leur vie, prit retraite à l’écart et, pendant une halte, se demanda laquelle de ces deux routes emprunter. C’est alors que se montrèrent à lui deux dames de belle stature : elles venaient à sa rencontre. […]

Alors qu’elles se rapprochaient d’Héraclès, [… l’une, voulant devancer l’autre…], se mit à courir vers Héraclès et lui dit : « Je te vois indécis, Héraclès, quant au chemin que tu dois emprunter dans la vie. Et bien, si tu acceptes mon amitié et me suit, je te conduirai vers le plus grand bonheur, par le chemin le plus aisé. Il n’est aucun plaisir que tu ne goûteras, et tu couleras ton existence sans connaître aucune peine. D’abord, tu n’auras à te soucier ni de guerres ni d’aucune entreprise, ton seul problème sera de rechercher la nourriture ou la boisson la plus exquise, les spectacles ou les concerts les plus charmants, les parfums ou les sensations les plus doux, les jeunes garçons dont l’amour te donnera la plus grande joie, les couches qui te donneront le plus tendre sommeil et comment jouir de tous ces plaisirs au prix du moindre effort. Si quelque crainte te survenait que ne tarisse la source de tous ces biens, sois tranquille que je ne te contraindrai jamais ni à peiner ni à travailler, ni physiquement ni moralement, pour te les procurer ; au contraire, ce pour quoi les autres auront travaillé, c’est toi qui en profitera, tu n’auras à t’abstenir de rien de ce dont tu pourras jouir. À ceux qui me suivent, je donne licence de tirer parti d’absolument tout ».  Héraclès écouta et dit : « Madame, comment vous appelle-t-on ? – Mes amis, dit-elle, m’appellent Félicité, mais ceux qui me haïssent, pour m’injurier, me nomment Dépravation. »

À ce moment, l’autre dame s’avança et dit : « Moi aussi, je viens vers toi, Héraclès, je connais tes parents et je sais par quelle éducation ton caractère a été formé. Voilà qui me donne à espérer, si tu empreintes le chemin qui va vers moi, qu’à coup sûr tu te rendras le valeureux auteur d’exploits nobles et grandioses qui me feront paraître encore plus honorable et relèveront encore l’éclat que m’apportent les bonnes actions. Je n’essaierai pas de te tromper en te chantant la promesse du plaisir ; mais conformément à ce qui a été fixé par les dieux, je t’exposerai les choses dans toute leur vérité.  De ce qui est véritablement beau et bon les dieux ne donnent rien aux hommes, si ce n’est au prix de peines et de soins diligents ; si tu désires la faveur des dieux, il faut honorer les dieux ; si tu veux avoir l’affection de tes amis, il faut bien t’occuper de tes amis, si tu souhaites qu’une cité te rendent les honneurs, il faut que tu te sois fais le bienfaiteur de cette cité ; si tu prétends, pour ta valeur, te faire admirer de la Grèce entière, il faut que tu essaies de faire le bien de la Grèce ; si tu veux que la terre te donne des fruits à foison, il faut cultiver la terre […] »

Prodicos de Céos, BII (Xénophon), in Jean-Paul Dumont (éd), Les Présocratiques, p.1062-1064

Vous pouvez lire le texte complet en suivant ce lien.

Illustration

L’iconographie autour de ce thème est très riche. Voici l’une des illustrations les plus célèbres du Choix d’Hercule, celle d’Annibal Carrache.

Annibal CARRACHE – Hercule entre le vice et la vertu (Ercole in bivio)
1596 Naples, Museo di Capodimonte

À vous

  • Analysez cette toile d’Annibal Carrache : essayez d’interpréter les différents éléments de ce tableau.

Bonheur et liberté – SOS Bonheur

« S.O.S. Bonheur réunit Jean Van Hamme au scénario et Werner Goelen, alias Griffo, au dessin, dans une BD en trois tomes publiée en 2001 dans la collection « Aire Libre » des Éditions Dupuis en version intégrale.

Six nouvelles dessinées répondent à une question simple que tous les politiciens se posent à un moment ou à un autre de leur carrière et ce, quel que soit le régime auquel ils appartiennent : comment rendre le peuple heureux ? Van Hamme crée, dans ce qui se veut un croisement (réussi) de Kafka et Orwell, un gouvernement qui prendrait en charge le bonheur des concitoyen(ne)s. Du coup, on se retrouve à mi-chemin entre le communisme et le roman d’anticipation (qui représente aujourd’hui davantage une facette de la réalité que de la science-fiction, puisque, rappelons-le, la BD date déjà d’une quinzaine d’années). Les idées de cet État-Providence sont, force est de l’avouer, tout à fait louables.

Des emplois bien payés permettent aux qualifiés d’éviter les nombreuses manifestation provoquées par le chômage. Les soins de santé sont gratuits pour tous, de la simple pilule contre le mal de tête à la chirurgie la plus complexe. Des vacances minutieusement organisées et distribuées tout au long de l’année empêchent les embouteillages monstres de juillet et les dizaines de morts causées chaque année par les carambolages. Une carte universelle, baptisée C.U., rassemble tous les dossiers personnels, permis de conduire, carte de crédit, assurances, passeport et cartes d’identité en une seule carte pratique, réduisant les paperasses administratives au minimum et rendant obsolète la monnaie de papier. Afin de contrôler la démographie planétaire qui rend les ressources naturelles de plus en plus rares et dispendieuses, l’État limite les naissances permises à deux enfants par famille. Enfin, les artistes représentant l’élite intellectuelle et sensible de toute société qui se respecte, le gouvernement a avantage à accorder des pensions à vie aux artistes capables pour les encourager à exploiter leur talent sans avoir à se concentrer sur des préoccupations matérielles.

Une société idéale, où tout le monde est heureux… mais tout a un prix, et c’est, dans ce cas-ci, la liberté individuelle. Tout écrivain agréé par l’État doit publier des histoires optimistes et insipides sous peine de se voir retirer sa pension. Aucune controverse n’est permise. Autrement dit, toute forme d’art doit devenir propagande de l’État bienfaiteur. Ça ne rappelle pas le communisme de l’ancienne U.R.S.S., où toute forme de liberté d’expression vous conduisait inévitablement au goulag ? Sans C.U, qui est devenue obligatoire, un individu n’existe pas, et devient un paria. Les enfants nés dans l’illégalité parce qu’ils venaient en troisième doivent se cacher, et prennent le titre peu avantageux d’illegs.

Ceux qui sont affiliés ont le droit à la gratuité la plus totale des soins médicaux, mais doivent s’astreindre constamment à un régime et à des exercices obligatoires. Ceux qui se « désaffilient » doivent s’attendre au pire en cas de maladie, puisque les seuls docteurs existant travaillent tous pour le gouvernement et qu’il est illégal d’aider un « désaffilié ». Finalement, si vous avez un emploi, mieux vaut ne pas poser de questions concernant l’entreprise pour laquelle vous travaillez. Rien n’est irremplaçable, n’est-ce pas ? Faites votre ouvrage dans la joie et la bonne humeur !

Insidieusement, le scénario démolit (comme une statue qui s’effrite) tous les idéaux qui font de l’État-Providence un distributeur de bonheur. Le prix, pour certains, est trop élevé, et mènera directement à la révolte. Et si, même au cœur d’un élan révolutionnaire dicté par la liberté, Big Brother veillait toujours ? »

Esther Ouellet, Compte rendu de SOS Bonheur sur le site BD Central (lien)

Bonheur et liberté – Ira Levin, Un Bonheur insoutenable

« Dans un futur proche, les nations ont aboli toutes les guerres et la misère en créant UniOrd, un ordinateur central qui gère la vie de tous afin que tout le monde puisse vivre dans la paix et la prospérité. LI RM35M4419 est un jeune garçon tout ce qu’il y a de plus normal : il suit ses traitements contre les maladies mortelles, se confesse toutes les semaines auprès de son conseiller, chante des chansons en hommage au Christ, Marx et Wei, et éprouve le plus grand respect pour les décisions d’UniOrd.

Pourtant un jour à la cour d’école LI RM35M4419 apprend par l’un de ses petits collègues qu’il existerait des incurables : des gens qui ont refusés de se soumettre à UniOrd et aux différents traitements pour volontairement vivre dans la misère. Choqué LI RM35M4419 va directement se confesser auprès de son conseiller, son traitement est adapté et le petit garçon va à nouveau pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais cette question de libre arbitre l’a cependant intrigué. Et comme pour en rajouter, son grand-père, qui le surnomme sans cesse Copeau, lui tient de temps en temps des propos étranges au sujet de ses désirs ou de ses rêves. Mais LI RM35M4419 n’a pas de désirs, il suit ce que UniOrd lui dicte et est parfaitement heureux d’aider ainsi à la prospérité de l’humanité. Après tout, UniOrd sait ce qui est bon pour chaque membre de la famille. Il sait pour quel métier on est destiné, si on doit se marier ou avoir des enfants. Alors à quoi bon “vouloir” quand tout est prévu au mieux pour nous. Mais un jour son grand-père lui demande de vouloir très fortement quelque chose et cela durant la nuit qui précède son traitement. Et les idées se mettent lentement en place dans la tête de LI RM35M4419. Y aurait-il une autre façon de vivre, autrement que sous les ordres de UniOrd ? Pourrait-on agir uniquement pour soi et non pour la famille ? Et si les traitements n’avaient pour but que d’abrutir les cerveaux, et non de prémunir de maladies mortelles? Est-ce que LI RM35M4419 est réellement libre ? Ou est-ce que UniOrd ne représente que le gardien d’une prison dorée.

Et LI RM35M4419 va devenir Copeau, un individu qui va tenter de se libérer d’UniOrd. Mais cela n’est guère chose facile dans une société où des conseillers ne cessent d’examiner l’état et l’évolution psychologique de chacun et où l’on peut facilement se faire par tout un chacun qui ainsi croit agir pour le meilleur.

L’auteur américain Ira Levin s’est durant toute sa carrière distingué en s’attaquant un peu à tous les genres littéraires. Avec Un bonheur insoutenable, il s’attaque cette fois à la science-fiction pure et dure de type dystopique dans la lignée d’œuvres telles que 1984 (1948) de George Orwell, Le meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley ou de Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury. Ira Levin nous décrit donc un monde parfait qui très vite s’avérera pas si parfait que cela, et même totalement inhumain. L’individualité de chacun est inhibée, et cela grâce à des traitements faits à base de dépresseurs. Et comme chacun ne peut plus s’exprimer, il ne reste plus qu’à suivre la voie dictée par l’ordinateur central. Mais ici, contrairement à d’autres romans dystopiques du genre, cet état totalitaire n’est pas produit par la violence, mais est dirigée, justement, dans le bien de la plus grande masse.  »

Compte rendu du livre sur le site bibliotheca.skynetblogs.be (lien)

Bonheur et liberté – Huxley, Le Meilleur des mondes

« Le Meilleur des mondes (Brave New World) serait, selon Aldous Huxley, un classique très shakespearien. Quels sont les rapports entre cette œuvre et la sempiternelle question du bonheur ? Quand Huxley a écrit ce roman publié pour la première fois en 1932, l’avenir societal l’inquiétait. Il a voulu servir aux humains un avertissement solennel en imaginant, de manière caricaturale, une société « possible », une société très développée économiquement, scientifiquement et technologiquement, une utopie anti-utopique ou contre-utopique, un univers contrôlé et contrôlant dans lequel le « bonheur » serait une obligation radicale et une tyrannie.

Dans cet univers du meilleur des mondes, univers basé sur le principe absolu de la stabilité sociale, les êtres humains sont contrôlés d’au moins deux façons. On utilise d’abord le contrôle génétique (le Procédé Bokanovsky). On fabrique les humains dans des laboratoires, en assignant à chacun les caractéristiques intellectuelles et physiques qui seront requises par sa place (ou sa caste) dans la société. Le contrôle psychologique (l’enseignement pendant le sommeil ou l’hypnopédie) vient épauler et renforcer le premier. Chaque être humain se voit répéter ad nauseam ce qu’il doit savoir et ressentir pour bien tenir sa place, pour être un membre bien rodé et bien ficelé de sa caste.

L’idée fondatrice de cette société, c’est d’assurer le bonheur, celui-ci consistant à « aimer ce qu’on est obligé de faire ». Comme le dit un des dirigeants, « Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent pas échapper ». Dans une telle société, la famille n’existe plus et elle est très mal perçue; la sexualité est libre, tellement libre et tellement contrainte, contraignante et obligatoire qu’on peut se demander où réside la liberté. Sexuellement chacun appartient à tous les autres, compte devant être tenu, bien évidemment, des contraintes de classes sociales. Dans cette société, les livres sont censurés (beaucoup de « vieux livres » sont interdits) et ne sont pas destinés aux classes inférieures auxquelles on transmet le dégoût radical des livres et des fleurs. Les médias sont efficacement contrôlés et sont surtout orientés vers le plaisir (le fun ?). On valorise beaucoup les sports de même que l’irrationalité : « L’éducation morale, qui ne doit jamais, en aucune circonstance, être rationnelle ». Compte tenu du fait que c’est une société très développée, on valorise toutes les activités qui sont susceptibles d’accroître la consommation. Dans cette société, il y a aussi une drogue, élément central du tissu sociologique. Cette drogue, appelée le soma, empêche les membres de la société d’éprouver de l’angoisse, de l’anxiété, de la tristesse, de la détresse ou, pis encore, une sensation de malheur. »

Jean-Serge Baribeau, « « Bonheur insoutenable » et « merveilleux malheur » : bonheur, malheur et oxymoron », Horizons philosophiques, Volume 14, numéro 1, automne 2003 (lien)

Bonheur et vérité

La machine à expérience

« Supposez qu’il existe une machine à expérience qui soit en mesure de vous faire vivre n’importe quelle expérience que vous souhaitez. Des neuropsychologues excellant dans la duperie pourraient stimuler votre cerveau de telle sorte que vous croiriez et sentiriez que vous êtes en train d’écrire un grand roman, de vous lier d’amitié, ou de lire un livre intéressant. Tout ce temps-là, vous seriez en train de flotter dans un réservoir, des électrodes fixées à votre crâne. Faudrait-il que vous branchiez cette machine à vie, établissant d’avance un programme des expériences de votre existence ? […] Bien sûr, une fois dans le réservoir vous ne saurez pas que vous y êtes ; vous penserez que tout arrive véritablement. […] Vous brancheriez-vous ? »
Robert Nozick, Anarchie, État et utopie

Le choix de Cypher

« CYPHER – Vous savez, je sais que ce steak n’existe pas. Je sais que lorsque je le mets dans ma bouche, c’est la Matrice qui dit à mon cerveau qu’il est tendre et savoureux. Après neuf ans [hors de la Matrice], vous savez ce que j’ai compris ?
CYPHER – L’ignorance est un délice (Ignorance is bliss).
AGENT SMITH – Alors nous pouvons faire affaire.
CYPHER – Je ne veux me rappeler de rien. De rien ! Vous comprenez ? Et je veux être riche. Quelqu’un d’important. Comme un acteur.
AGENT SMITH – Tout ce que vous voudrez, Mr. Reagan. »
The Matrix (voir la scène en v.o.)

À vous

  • Est-ce que vous vous branchez à la machine à expérience ? Pourquoi ?
  • Si vous connaissez le film Matrix, que pensez-vous du choix de Cypher ?

Le bonheur et l’idéal d’une vie accomplie

Le cas du lobotomisé

« Allons-nous faire du bonheur l’équivalent du plaisir ou de la satisfaction ? Si un homme est content, si dans sa vie le plaisir l’emporte sur la peine, cela suffit-il pour dire qu’il mène une vie heureuse ? Le fait que, comme le remarque Aristote [Éthique à Nicomaque, X, 3, 1174a1-3], nous renoncerions à éprouver le plaisir de l’enfant si le prix en était de rester toujours enfant montre bien qu’une telle équivalence n’est guère plausible. Certes, on peut objecter que les enfants connaissent en gros moins de plaisirs que les adultes, et qu’ils éprouvent davantage de souffrances. Mais ces objections, même si elles sont vraies, ne changent rien au problème. On s’en rendra bien compte en substituant à l’exemple des enfants un autre cas que j’appellerai le cas du « patient et de son docteur ». J’ai entendu un jour un docteur évoquer le cas de l’un de ses patients qui passait « toutes ses journées parfaitement heureux » à ramasser des feuilles. (Je crois que ce patient […] avait subi une lobotomie pré-frontale.) Cela m’a fortement impressionnée. Je me suis dit en effet : « Tiens, beaucoup d’entre nous ne passent pas “toutes leurs journées parfaitement heureux” à faire ce qu’ils font. » Puis j’ai réalisé combien il serait étrange d’imaginer que le plus aimant des pères fasse subir à son enfant préféré, parfaitement normal, une lobotomie pré-frontale. »
Philippa Foot, « La vertu et le bonheur » in Monique Canto-Sperber, La Philosophie morale britannique, p.137

« Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait »

« Peu de créatures humaines accepteraient d’être changées en animaux inférieurs sur la promesse de la plus large ration de plaisirs de bêtes ; aucun être humain intelligent ne consentirait à être un imbécile, aucun homme instruit à être un ignorant, aucun homme ayant du cœur et une conscience à être égoïste et vil, même s’ils avaient la conviction que l’imbécile, l’ignorant ou le gredin sont, avec leurs lots respectifs, plus complètement satisfaits qu’eux-mêmes avec le leur. Ils ne voudraient pas échanger ce qu’ils possèdent de plus qu’eux contre la satisfaction la plus complète de tous les désirs qui leur sont communs. S’ils s’imaginent qu’ils le voudraient, c’est seulement dans des cas d’infortune si extrême que, pour y échapper, ils échangeraient leur sort pour presque n’importe quel autre, si indésirable qu’il fût à leurs propres yeux. Un être pourvu de facultés supérieures demande plus pour être heureux, est probablement exposé à souffrir de façon plus aiguë, et offre certainement à la souffrance plus de points vulnérables qu’un être de type inférieur, mais, en dépit de ces risques, il ne peut jamais souhaiter réellement tomber à un niveau d’existence qu’il sent inférieur. Nous pouvons donner de cette répugnance l’explication qui nous plaira; nous pouvons l’imputer à l’orgueil – nom que l’on donne indistinctement à quelques-uns des sentiments les meilleurs et aussi les pires dont l’humanité soit capable; nous pouvons l’attribuer à l’amour de la liberté et de l’indépendance personnelle, sentiment auquel les stoïciens faisaient appel parce qu’ils y voyaient l’un des moyens les plus efficaces d’inculquer cette répugnance; à l’amour de la puissance, ou à l’amour d’une vie exaltante, sentiments qui tous deux y entrent certainement comme éléments et contribuent à la faire naître; mais, si on veut l’appeler de son vrai nom, c’est un sens de la dignité que tous les êtres humains possèdent, sous une forme ou sous une autre, et qui correspond – de façon nullement rigoureuse d’ailleurs – au développement de leurs facultés supérieures. Chez ceux qui le possèdent à un haut degré, il apporte au bonheur une contribution si essentielle que, pour eux, rien de ce qui le blesse ne pourrait être plus d’un moment objet de désir.
Croire qu’en manifestant une telle préférence on sacrifie quelque chose de son bonheur, croire que l’être supérieur – dans des circonstances qui seraient équivalentes à tous égards pour l’un et pour l’autre – n’est pas plus heureux que l’être inférieur, c’est confondre les deux idées très différentes de bonheur et de satisfaction. Incontestablement, l’être dont les facultés de jouissance sont d’ordre inférieur, a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites; tandis qu’un être d’aspirations élevées sentira toujours que le bonheur qu’il peut viser, quel qu’il soit – le monde étant fait comme il l’est – est un bonheur imparfait. Mais il peut apprendre à supporter ce qu’il y a d’imperfections dans ce bonheur, pour peu que celles-ci soient supportables; et elles ne le rendront pas jaloux d’un être qui, à la vérité, ignore ces imperfections, mais ne les ignore que parce qu’il ne soupçonne aucunement le bien auquel ces imperfections sont attachées. Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. »
John Stuart Mill, L’Utilitarisme

À vous

  • Pensez-vous que le lobotomisé est heureux ? Accepteriez-vous d’être vous-même lobotomisé pour être dans le même état que cette personne ?
  • Selon vous, est-ce que tous les plaisirs se valent ? Si vous pensez que tous les plaisirs sont équivalents, accepteriez-vous d’être transformé en un porc toujours satisfait ? Si vous pensez qu’il y a une hiérarchie entre les plaisirs, comment justifiez-vous cette hiérarchie ?