Le mythe d’Aristophane

Texte

« Jadis notre nature n’était pas ce qu’elle est actuellement. D’abord il y avait trois espèces d’hommes, et non deux comme aujourd’hui : le mâle, la femelle, et en plus de ces deux-là, une troisième composée des deux autres ; le nom seul en reste aujourd’hui, l’espèce a disparu. c’était l’espèce androgyne qui avait la forme et le nom des deux autres, dont elle était formée. De plus chaque homme était de forme ronde sur une seule tête, quatre oreilles, deux organes de la génération, et tout le reste à l’avenant. […]

Ils étaient aussi d’une force et d’une vigueur extraordinaire, et comme ils étaient d’un grand courage, ils attaquèrent les dieux et […] tentèrent d’escalader le ciel […] Alors Zeus délibéra avec les autres dieux sur le parti à prendre. Le cas était embarrassant ; ils ne pouvaient se décider à tuer les hommes et à détruire la race humaine à coups de tonnerre, comme ils avaient tué les géants ; car c’était mettre fin aux hommages et au culte que les hommes leur rendaient ; d’un autre côté, ils ne pouvaient plus tolérer leur impudence.

Enfin, Zeus ayant trouvé, non sans difficulté, une solution, […] il coupa les hommes en deux. Or, quand le corps eut été ainsi divisé, chacun, regrettant sa moitié, allait à elle ; et s’embrassant et s’enlaçant les uns les autres avec le désir de se fondre ensemble […]

C’est de ce moment que date l’amour inné des êtres humains les uns pour les autres : l’amour recompose l’ancienne nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine. […] Notre espèce ne saurait être heureuse qu’à une condition, c’est de réaliser son désir amoureux, de rencontrer chacun l’être qui est notre moitié, et de revenir ainsi à notre nature première. »

Vidéo

Un court métrage de Pascal Szidon qui propose une interprétation en images du mythe d’Aristophane

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 À vous : que pensez-vous de cette conception de l’amour ?

 

5 réflexions au sujet de « Le mythe d’Aristophane »

  1. Cette vidéo est une très bonne interprétation de ce mythe !
    A la question : « Que pensez-vous de cette conception de l’amour ? », je dirais que cette conception de l’amour – avant séparation – était basée d’avantage sur le plan sentimental que sur le plan physique. En effet, avant d’avoir été séparé, chaque “personne double” avait la possibilité d’échanger des paroles, des pensées, mais seulement cela. Après avoir été séparé, se retrouvant seul, le manque de l’autre être est alors apparu ce qui a probablement rendu les relations plus intenses entre chaque être ; de plus, cette division entre ces individus a permi la procréation !
    Après, bien évidemment, cela reste un mythe !

    • C’est une très bonne remarque, qui entre en résonance, il me semble, avec l’idée qu’on peut concevoir l’amour “sur le plan physique” (pour reprendre votre formulation) comme désir de reformer une totalité, une unité.
      Cf. par exemple cette belle description de Lucrèce :
      « Enfin voilà deux jeunes corps enlacés qui jouissent de leur jeunesse en fleur ; déjà ils pressentent les joies de la volupté et Vénus va ensemencer le champ de la jeune femme. Les amants se pressent avidement, mêlent leur salive et confondent leur souffle en entrechoquant leurs dents. Vains efforts, puisque aucun des deux ne peut rien détacher du corps de l’autre, non plus qu’y pénétrer et s’y fondre tout entier. Car tel est quelquefois le but de leur lutte, on le voit à la passion qu’ils mettent à serrer étroitement les liens de Vénus, quand tout l’être se pâme de volupté. » (De la nature des choses, livre IV)

  2. Je crains qu’on oublie trop souvent que le mythe de l’androgyne tel qu’il est conté par le personnage Aristophane dans le Banquet de Platon ne correspond pas du tout, mais pas du tout, à la conception platonicienne de l’amour Éros. Deux circonstances suffisent à le démontrer:
    1) Le vrai Aristophane est constamment présenté comme l’ennemi de Socrate (il y a d’ailleurs lui-même contribué dans ses Nuées). Or Socrate, élève de Diotime, est ici le porte-parole de Platon (son éloge de l’Éros sera donc le dernier et il contredit explicitement celui prêté à Aristophane en 205 d e).
    2) Dans la progression des éloges d’Éros qui constituent la trame principale du Banquet, l’éloge d’Aristophane n’est même pas l’avant-dernier. Il est suivi de celui d’Agathon (qui, célébrant la beauté, doit être plus près de la vérité, si l’on admet qu’il y a une progression vers la vérité concenant Éros). Aristophane aurait même parlé avant le médecin Eryximaque si l’ivresse ne l’en avait pas empêché.
    Éros selon Platon n’est pas un désir de complétude pour des êtres divisés, mais un désir suscité par la beauté, avec une progression dans l’ordre des beautés, depuis la beauté physique jusqu’au Beau en soi.

  3. Vous avez raison de souligner qu’il ne faut pas identifier la conception platonicienne de l’amour au mythe d’Aristophane.
    Je pense cependant que vous avez tort de dire que ce mythe « ne correspond pas du tout, mais pas du tout, à la conception platonicienne de l’amour Eros ».
    Le mythe d’Aristophane illustre l’idée que le désir est en lui-même un état de manque. conception qui est bel et bien platonicienne (200a), même si Platon n’en reste pas là (203b sq.) : Eros est le fils de Penia (d’où le lien avec l’idée de manque), mais aussi de Poros (d’où le lien avec la Beauté).

  4. Vous avez raison, mon “pas du tout” était excessif, puisqu’il y a au moins un point de départ commun qui est la notion de désir. J’ai voulu dire en fait que la conception enseignée par Diotime prend exactement le contrepied de celle du mythe d’Aristophane. Dans celle-ci, le désir se referme sur un seul individu dans la quête d’une soi-disant unité perdue. Dans celle de Diotime, il s’universalise et s’ouvre à toutes les beautés, physiques, morales et intellectuelles, et donc Socrate, devenu modèle d’Éros dans le discours d’Alcibiade, refuse l’étreinte que chante le mythe (avec Lucrèce). Cette conception est en effet métaphysique, alors que celle du mythe d’Aristophane est physique et naturaliste. Il est donc bien normal que cette dernière conception, que Platon rejette et combat, soit présentée comme une bouffonnerie aristophanesque, avec d’ailleurs de nombreux détails ridicules.
    Mais le génie poétique de Platon lui a finalement fait rater son coup: au lieu de ridiculiser comme il le voulait cette conception, il lui a donné tous les prestiges d’un mythe qui a fasciné la postérité (en particulier dans ce court métrage enchanté par la voix de Jean-François Balmer). Au point que beaucoup croient que c’est sa conception…