Le bonheur et l’idéal d’une vie accomplie

Le cas du lobotomisé

« Allons-nous faire du bonheur l’équivalent du plaisir ou de la satisfaction ? Si un homme est content, si dans sa vie le plaisir l’emporte sur la peine, cela suffit-il pour dire qu’il mène une vie heureuse ? Le fait que, comme le remarque Aristote [Éthique à Nicomaque, X, 3, 1174a1-3], nous renoncerions à éprouver le plaisir de l’enfant si le prix en était de rester toujours enfant montre bien qu’une telle équivalence n’est guère plausible. Certes, on peut objecter que les enfants connaissent en gros moins de plaisirs que les adultes, et qu’ils éprouvent davantage de souffrances. Mais ces objections, même si elles sont vraies, ne changent rien au problème. On s’en rendra bien compte en substituant à l’exemple des enfants un autre cas que j’appellerai le cas du « patient et de son docteur ». J’ai entendu un jour un docteur évoquer le cas de l’un de ses patients qui passait « toutes ses journées parfaitement heureux » à ramasser des feuilles. (Je crois que ce patient […] avait subi une lobotomie pré-frontale.) Cela m’a fortement impressionnée. Je me suis dit en effet : « Tiens, beaucoup d’entre nous ne passent pas “toutes leurs journées parfaitement heureux” à faire ce qu’ils font. » Puis j’ai réalisé combien il serait étrange d’imaginer que le plus aimant des pères fasse subir à son enfant préféré, parfaitement normal, une lobotomie pré-frontale. »
Philippa Foot, « La vertu et le bonheur » in Monique Canto-Sperber, La Philosophie morale britannique, p.137

« Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait »

« Peu de créatures humaines accepteraient d’être changées en animaux inférieurs sur la promesse de la plus large ration de plaisirs de bêtes ; aucun être humain intelligent ne consentirait à être un imbécile, aucun homme instruit à être un ignorant, aucun homme ayant du cœur et une conscience à être égoïste et vil, même s’ils avaient la conviction que l’imbécile, l’ignorant ou le gredin sont, avec leurs lots respectifs, plus complètement satisfaits qu’eux-mêmes avec le leur. Ils ne voudraient pas échanger ce qu’ils possèdent de plus qu’eux contre la satisfaction la plus complète de tous les désirs qui leur sont communs. S’ils s’imaginent qu’ils le voudraient, c’est seulement dans des cas d’infortune si extrême que, pour y échapper, ils échangeraient leur sort pour presque n’importe quel autre, si indésirable qu’il fût à leurs propres yeux. Un être pourvu de facultés supérieures demande plus pour être heureux, est probablement exposé à souffrir de façon plus aiguë, et offre certainement à la souffrance plus de points vulnérables qu’un être de type inférieur, mais, en dépit de ces risques, il ne peut jamais souhaiter réellement tomber à un niveau d’existence qu’il sent inférieur. Nous pouvons donner de cette répugnance l’explication qui nous plaira; nous pouvons l’imputer à l’orgueil – nom que l’on donne indistinctement à quelques-uns des sentiments les meilleurs et aussi les pires dont l’humanité soit capable; nous pouvons l’attribuer à l’amour de la liberté et de l’indépendance personnelle, sentiment auquel les stoïciens faisaient appel parce qu’ils y voyaient l’un des moyens les plus efficaces d’inculquer cette répugnance; à l’amour de la puissance, ou à l’amour d’une vie exaltante, sentiments qui tous deux y entrent certainement comme éléments et contribuent à la faire naître; mais, si on veut l’appeler de son vrai nom, c’est un sens de la dignité que tous les êtres humains possèdent, sous une forme ou sous une autre, et qui correspond – de façon nullement rigoureuse d’ailleurs – au développement de leurs facultés supérieures. Chez ceux qui le possèdent à un haut degré, il apporte au bonheur une contribution si essentielle que, pour eux, rien de ce qui le blesse ne pourrait être plus d’un moment objet de désir.
Croire qu’en manifestant une telle préférence on sacrifie quelque chose de son bonheur, croire que l’être supérieur – dans des circonstances qui seraient équivalentes à tous égards pour l’un et pour l’autre – n’est pas plus heureux que l’être inférieur, c’est confondre les deux idées très différentes de bonheur et de satisfaction. Incontestablement, l’être dont les facultés de jouissance sont d’ordre inférieur, a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites; tandis qu’un être d’aspirations élevées sentira toujours que le bonheur qu’il peut viser, quel qu’il soit – le monde étant fait comme il l’est – est un bonheur imparfait. Mais il peut apprendre à supporter ce qu’il y a d’imperfections dans ce bonheur, pour peu que celles-ci soient supportables; et elles ne le rendront pas jaloux d’un être qui, à la vérité, ignore ces imperfections, mais ne les ignore que parce qu’il ne soupçonne aucunement le bien auquel ces imperfections sont attachées. Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. »
John Stuart Mill, L’Utilitarisme

À vous

  • Pensez-vous que le lobotomisé est heureux ? Accepteriez-vous d’être vous-même lobotomisé pour être dans le même état que cette personne ?
  • Selon vous, est-ce que tous les plaisirs se valent ? Si vous pensez que tous les plaisirs sont équivalents, accepteriez-vous d’être transformé en un porc toujours satisfait ? Si vous pensez qu’il y a une hiérarchie entre les plaisirs, comment justifiez-vous cette hiérarchie ?

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