Bonheur et liberté – Huxley, Le Meilleur des mondes

« Le Meilleur des mondes (Brave New World) serait, selon Aldous Huxley, un classique très shakespearien. Quels sont les rapports entre cette œuvre et la sempiternelle question du bonheur ? Quand Huxley a écrit ce roman publié pour la première fois en 1932, l’avenir societal l’inquiétait. Il a voulu servir aux humains un avertissement solennel en imaginant, de manière caricaturale, une société « possible », une société très développée économiquement, scientifiquement et technologiquement, une utopie anti-utopique ou contre-utopique, un univers contrôlé et contrôlant dans lequel le « bonheur » serait une obligation radicale et une tyrannie.

Dans cet univers du meilleur des mondes, univers basé sur le principe absolu de la stabilité sociale, les êtres humains sont contrôlés d’au moins deux façons. On utilise d’abord le contrôle génétique (le Procédé Bokanovsky). On fabrique les humains dans des laboratoires, en assignant à chacun les caractéristiques intellectuelles et physiques qui seront requises par sa place (ou sa caste) dans la société. Le contrôle psychologique (l’enseignement pendant le sommeil ou l’hypnopédie) vient épauler et renforcer le premier. Chaque être humain se voit répéter ad nauseam ce qu’il doit savoir et ressentir pour bien tenir sa place, pour être un membre bien rodé et bien ficelé de sa caste.

L’idée fondatrice de cette société, c’est d’assurer le bonheur, celui-ci consistant à « aimer ce qu’on est obligé de faire ». Comme le dit un des dirigeants, « Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent pas échapper ». Dans une telle société, la famille n’existe plus et elle est très mal perçue; la sexualité est libre, tellement libre et tellement contrainte, contraignante et obligatoire qu’on peut se demander où réside la liberté. Sexuellement chacun appartient à tous les autres, compte devant être tenu, bien évidemment, des contraintes de classes sociales. Dans cette société, les livres sont censurés (beaucoup de « vieux livres » sont interdits) et ne sont pas destinés aux classes inférieures auxquelles on transmet le dégoût radical des livres et des fleurs. Les médias sont efficacement contrôlés et sont surtout orientés vers le plaisir (le fun ?). On valorise beaucoup les sports de même que l’irrationalité : « L’éducation morale, qui ne doit jamais, en aucune circonstance, être rationnelle ». Compte tenu du fait que c’est une société très développée, on valorise toutes les activités qui sont susceptibles d’accroître la consommation. Dans cette société, il y a aussi une drogue, élément central du tissu sociologique. Cette drogue, appelée le soma, empêche les membres de la société d’éprouver de l’angoisse, de l’anxiété, de la tristesse, de la détresse ou, pis encore, une sensation de malheur. »

Jean-Serge Baribeau, « « Bonheur insoutenable » et « merveilleux malheur » : bonheur, malheur et oxymoron », Horizons philosophiques, Volume 14, numéro 1, automne 2003 (lien)

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