Bonheur et liberté – SOS Bonheur

« S.O.S. Bonheur réunit Jean Van Hamme au scénario et Werner Goelen, alias Griffo, au dessin, dans une BD en trois tomes publiée en 2001 dans la collection « Aire Libre » des Éditions Dupuis en version intégrale.

Six nouvelles dessinées répondent à une question simple que tous les politiciens se posent à un moment ou à un autre de leur carrière et ce, quel que soit le régime auquel ils appartiennent : comment rendre le peuple heureux ? Van Hamme crée, dans ce qui se veut un croisement (réussi) de Kafka et Orwell, un gouvernement qui prendrait en charge le bonheur des concitoyen(ne)s. Du coup, on se retrouve à mi-chemin entre le communisme et le roman d’anticipation (qui représente aujourd’hui davantage une facette de la réalité que de la science-fiction, puisque, rappelons-le, la BD date déjà d’une quinzaine d’années). Les idées de cet État-Providence sont, force est de l’avouer, tout à fait louables.

Des emplois bien payés permettent aux qualifiés d’éviter les nombreuses manifestation provoquées par le chômage. Les soins de santé sont gratuits pour tous, de la simple pilule contre le mal de tête à la chirurgie la plus complexe. Des vacances minutieusement organisées et distribuées tout au long de l’année empêchent les embouteillages monstres de juillet et les dizaines de morts causées chaque année par les carambolages. Une carte universelle, baptisée C.U., rassemble tous les dossiers personnels, permis de conduire, carte de crédit, assurances, passeport et cartes d’identité en une seule carte pratique, réduisant les paperasses administratives au minimum et rendant obsolète la monnaie de papier. Afin de contrôler la démographie planétaire qui rend les ressources naturelles de plus en plus rares et dispendieuses, l’État limite les naissances permises à deux enfants par famille. Enfin, les artistes représentant l’élite intellectuelle et sensible de toute société qui se respecte, le gouvernement a avantage à accorder des pensions à vie aux artistes capables pour les encourager à exploiter leur talent sans avoir à se concentrer sur des préoccupations matérielles.

Une société idéale, où tout le monde est heureux… mais tout a un prix, et c’est, dans ce cas-ci, la liberté individuelle. Tout écrivain agréé par l’État doit publier des histoires optimistes et insipides sous peine de se voir retirer sa pension. Aucune controverse n’est permise. Autrement dit, toute forme d’art doit devenir propagande de l’État bienfaiteur. Ça ne rappelle pas le communisme de l’ancienne U.R.S.S., où toute forme de liberté d’expression vous conduisait inévitablement au goulag ? Sans C.U, qui est devenue obligatoire, un individu n’existe pas, et devient un paria. Les enfants nés dans l’illégalité parce qu’ils venaient en troisième doivent se cacher, et prennent le titre peu avantageux d’illegs.

Ceux qui sont affiliés ont le droit à la gratuité la plus totale des soins médicaux, mais doivent s’astreindre constamment à un régime et à des exercices obligatoires. Ceux qui se « désaffilient » doivent s’attendre au pire en cas de maladie, puisque les seuls docteurs existant travaillent tous pour le gouvernement et qu’il est illégal d’aider un « désaffilié ». Finalement, si vous avez un emploi, mieux vaut ne pas poser de questions concernant l’entreprise pour laquelle vous travaillez. Rien n’est irremplaçable, n’est-ce pas ? Faites votre ouvrage dans la joie et la bonne humeur !

Insidieusement, le scénario démolit (comme une statue qui s’effrite) tous les idéaux qui font de l’État-Providence un distributeur de bonheur. Le prix, pour certains, est trop élevé, et mènera directement à la révolte. Et si, même au cœur d’un élan révolutionnaire dicté par la liberté, Big Brother veillait toujours ? »

Esther Ouellet, Compte rendu de SOS Bonheur sur le site BD Central (lien)

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