Descartes – 2e source prétendue de connaissance : la perception – (2) L’argument du rêve

« Toutefois j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables que ces insensés lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer la nuit que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier; que cette tête que je branle n’est point assoupie; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir souvent été trompé en dormant par de semblables illusions; et en m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices certains par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné; et mon étonnement est tel qu’il est presque capable de me persuader que je dors. »
Descartes, Méditations métaphysiques, I

Par rapport à l’argument de la tromperie des sens

  • Contrairement à l’illusion perceptive, le rêve est une tromperie générale (et non une tromperie liée à un sens particulier dans un contexte particulier). Si nous sommes dans un rêve, ce sont toutes nos représentations sensibles qui sont fausses.
  • Contrairement à l’illusion perceptive, le rêve est une tromperie qui nous maintient nécessairement dans l’erreur (et non une tromperie dont on peut sortir). Si nous sommes dans un rêve parfaitement réaliste, nous ne pouvons pas nous rendre compte que nous ne sommes que dans un rêve.

[Sur ce dernier point : on peut sortir d’une illusion en ayant recours à d’autres perceptions, à d’autres expériences, ou à des souvenirs : la personne qui a l’illusion d’un membre fantôme sait qu’elle n’a en fait pas de bras, car elle voit bien qu’elle n’en a pas ; même si je vois l’un des traits plus grands que l’autre dans l’illusion de Müller-Lyer, je peux prendre une règle, mesurer et voir sur la règle que la mesure est la même. Mais aucune expérience ne peut conduire à vérifier que je ne suis pas dans un rêve, car cette expérience se réduit elle aussi à une certaine perception, qui pourrait elle-même faire partie de mon rêve. Se pincer ou faire l’expérience du réveil ne serait pas suffisant, car je pourrais simplement être en train de rêver que je me pince, ou en train de rêver que je me réveille.]

Limites de l’argument du rêve

1/ L’idée d’un rêve continuel et parfaitement réaliste est difficile à accepter : l’idée même de rêve est intimement liée à une forme d’expérience dont la durée est limitée et dont le contenu est celui d’un monde imaginaire, souvent incohérent.

Mais on peut construire une version de cet argument, sans faire référence à l’idée d’un rêve. C’est ce qu’on trouve dans l’expérience de pensée du “cerveau dans la cuve” (brain in a vat) de Putnam.

« Voici une histoire de science-fiction discutée par des philosophes : supposons qu’un être humain (vous pouvez supposer qu’il s’agit de vous-même) a été soumis à une opération par un savant fou. Le cerveau de la personne en question (votre cerveau) a été séparé de son corps et placé dans une cuve contenant une solution nutritive qui le maintient en vie. Les terminaisons nerveuses ont été reliées à un super-ordinateur scientifique qui procure à la personne-cerveau l’illusion que tout est normal. Il semble y avoir des gens, des objets, un ciel, etc. Mais en fait tout ce que la personne (vous-même) perçoit est le résultat d’impulsions électroniques que l’ordinateur envoie aux terminaisons nerveuses. L’ordinateur est si intelligent que si la personne essaie de lever la main, l’ordinateur lui fait « voir » et « sentir » qu’elle lève la main. En plus, en modifiant le programme, le savant fou peut faire « percevoir » (halluciner) par la victime toutes les situations qu’il désire. Il peut aussi effacer le souvenir de l’opération, de sorte que la victime aura l’impression de se trouver dans sa situation normale. La victime pourrait justement avoir l’impression d’être assise en train de lire ce paragraphe qui raconte l’histoire amusante mais plutôt absurde d’un savant fou qui sépare les cerveaux des corps et qui les place dans une cuve contenant les éléments nutritifs qui les gardent en vie. Les terminaisons nerveuses sont censées être reliées à un ordinateur scientifique super-puissant qui donne à la personne-cerveau l’illusion que… »
Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire, Minuit, trad. A. Gerschenfeld, 1984, p. 15-16

Le film Matrix repose sur cette idée : les robots ont pris le pouvoir et se servent de l’activité cérébrale des êtres humains comme source d’énergie ; ils maintiennent alors les êtres humains dans une réalité imaginaire, virtuelle (cf. ce lien pour plus de précisions).

2/ Les vérités mathématiques ne sont pas atteintes par l’argument du rêve.

« C’est pourquoi peut-être que de là nous ne conclurons pas mal si nous disons que la physique, l’astronomie, la médecine, et toutes les autres sciences qui dépendent de la considération des choses composées, sont fort douteuses et incertaines, mais que l’arithmétique, la géométrie, et les autres sciences de cette nature qui ne traitent que de choses fort simples et fort générales, sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature ou si elles n’y sont pas, contiennent quelque chose de certain et d’indubitable; car soit que je veille ou que je dorme, deux ou trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq, et le carré n’aura jamais plus de quatre côtés; et il ne semble pas possible que des vérités si claires et si apparentes puissent être soupçonnées d’aucune fausseté ou d’incertitude. »
Descartes, Méditations métaphysiques, I

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