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La religion mène-t-elle nécessairement à la violence ?

Si on estime qu’une religion est une (1) une communauté d’individus (2) qui partagent un ensemble de croyances et de pratiques (3) liées à quelque chose de sacré, alors on peut envisager ta question (« La religion mène-t-elle nécessairement à la violence ? ») sous au moins trois angles particuliers :

1/ La religion du point de vue de la communauté des individus

Voici un premier argument (A1) que l’on pourrait examiner :

(1) Toute religion est une communauté d’individus.
(2) Toute communauté d’individus génère de la violence.
Donc : Toute religion génère de la violence

Il y a au moins deux problèmes dans cet argument :

a) La prémisse 2 est contestable : Peut-on vraiment affirmer qu’une communauté va toujours produire de la violence ? Certes une communauté inclut des individus et en exclut d’autres, mais cette logique inclusive/exclusive n’est pas nécessairement violente au sens propre.

b) L’argument n’est pas concluant : même si une communauté d’individus génère toujours de la violence, qu’est-ce qui permet d’attribuer cette violence à la religion plutôt qu’à d’autres facteurs ? De plus, même si une communauté d’individus génère toujours de la violence, il est possible de penser que la religion joue un rôle de pacification de cette violence.

On pourrait cependant envisager une deuxième forme (A2), plus restreinte du premier argument :

(1) Toute religion est une communauté d’individus.
(2) Toute communauté d’individus cherche à maintenir son existence en tant que communauté.
(3) Tout être qui cherche à maintenir son existence aura tendance à recourir à la violence si son existence est menacée
Donc : Si une religion est menacée dans son existence, elle aura tendance à recourir à la violence.

Je pense qu’on a ici un argument plus fort dans ses prémisses, et on pourrait penser, à première vue, que l’histoire des guerres de religion et des conflits identitaires, semble confirmer la logique de cet argument.

Néanmoins, l’argument me semble se situer à un niveau d’abstraction beaucoup trop important. En effet, si on parle de tendance à recourir à la violence, il faut chercher à comprendre pourquoi des individus concrets s’engagent ou non dans des actes violents. Or rien ne nous dit dans cet argument que ce sont les facteurs proprement religieux qui expliquent pourquoi des individus concrets s’engagent éventuellement dans des actes violents lorsque l’existence de leur communauté est menacée. On peut ici envisager une multitude de facteurs possibles, et notamment des facteurs économiques et politiques (cf. par exemple l’historien Georges Corm qui défend en ce sens une « lecture profane des conflits »).

Le premier angle d’approche de la question ne me semble donc pas permettre de soutenir que la religion mène nécessairement à la violence (en tout cas au sens fort qui me semble sous-entendu dans cette affirmation).

2/ La religion du point de vue des croyances et des pratiques

Si on veut défendre l’idée que la religion peut mener à la violence il faut surtout se demander si les croyances et les pratiques d’une religion sont susceptibles de favoriser l’émergence de comportements violents. En effet, les croyances et les pratiques peuvent expliquer pourquoi des individus accomplissent certaines actions, et on pourrait alors se demander s’il existe des croyances et des pratiques religieuses qui expliquent pourquoi des individus s’engagent dans des actes violents.

L’explication de la violence par des pratiques religieuses semble peu pertinente. Il existe certes des rituels violents mais on ne peut pas affirmer que toute religion est fondée sur des rituels violents qui rendent les gens violents.

En revanche, on peut s’interroger sur le lien entre les croyances religieuses et la violence. Partons d’un argument (A3) très général :

(1) Toute religion est fondée sur des croyances.
(2) Les croyances religieuses sont elles-mêmes fondées sur un enseignement particulier.
(3) L’enseignement d’une religion consiste en la transmission d’un ensemble d’affirmations propres à cette religion.
(4) Dans toute religion, il y a des affirmations dont le contenu est violent.
(5) Si l’on enseigne à un individu des affirmations dont le contenu est violent, alors il aura tendance à être violent.
Donc : Dans toute religion, les croyants auront tendance à être violents.

L’argument est très général, peu plausible tel quel, et il présuppose une vision simpliste de la religion comme processus mécanique de transmission d’affirmations qui façonnent le croyant dans ses croyances et dans ses actes.

Cependant on peut essayer de le voir comme une sorte de matrice qui permet de comprendre les différentes stratégies de défense de l’innocuité de la religion, et les objections contre ces stratégies. En effet, si on veut s’opposer à l’idée que la religion mène nécessairement à la violence, il y a différentes stratégies possibles, qui consistent surtout à remettre en question la prémisse (4) :

(S1) La stratégie de la religion non violente par nature : (4) est faux car dans toute religion, il n’y a aucune affirmation dont le contenu est violent.

=> Cette stratégie se heurte à la lettre des textes des religions, qui contient semble-t-il toujours des affirmations dont le contenu, au moins à première lecture, semble être violent ; ou bien elle se heurte à la réalité historique de l’enseignement des religions qui a souvent véhiculé un contenu violent.

(S2) La stratégie de la distinction entre religions non violentes et religions violentes : (4) n’est pas vrai de manière universelle, il y a des religions qui ont un contenu violent et des religions qui n’ont pas de contenu violent … ou alors, sous une forme seulement comparative : il y a des religions qui ont un contenu plus violent que les autres.

=> On peut souvent soupçonner cette stratégie de n’être que l’expression d’un biais ethnocentrique (ma religion n’est pas violente, celle des autres est violente) ou idéologique. Mais surtout, cette approche semble peu fondée empiriquement parce que toutes les religions semblent confrontées à la présence d’affirmations à première vue violentes dans leur contenu, et parce qu’on ne voit pas bien sur quelle base méthodologique on pourrait établir une comparaison entre différentes religions de ce point de vue-là.

– (S3) La stratégie de l’interprétation : (4) est faux car dans toute religion, toutes les affirmations qui ont un contenu qui semblent violent ne sont en fait pas violentes si on les interprète correctement.

=> Il y a au moins deux problèmes dans cette stratégie : a) Peut-on vraiment toujours interpréter les affirmations en un sens non violent ?  b) Qu’est-ce qui permet de dire que l’interprétation non violente est l’interprétation correcte ?

Malgré ces deux difficultés, la stratégie de l’interprétation conserve de sa pertinence (contrairement aux deux premières stratégies) et force à admettre qu’on ne peut pas facilement affirmer que la religion mène nécessairement à la violence. La discussion ne peut être menée à un tel degré de généralité, dans la mesure où il faut s’engager ici dans la question beaucoup plus complexe de l’interprétation des affirmations qui sont au fondement d’un enseignement religieux.

3/ La religion du point de vue du lien au sacré

Reste toutefois une dernière possibilité de justification d’un rapport nécessaire entre religion et violence. En effet, sans considérer le contenu spécifique des croyances et des pratiques propres à une religion particulière, on peut noter que toute religion se définit par un certain lien avec quelque chose de sacré. Or le sacré est moins un contenu particulier qu’une manière d’envisager les choses : le sacré c’est ce qu’on sacralise, ce pour quoi on est prêt à se sacrifier. N’y a-t-il pas ici la source possible d’un lien entre religion et violence ?

Examinons l’argument suivant (A4) :

(1) Dans toute religion, il y a des principes qui sont sacrés.
(2) Un principe sacré, c’est un principe que l’on sacralise et pour lequel on est prêt à se sacrifier.
(3) Sacraliser un principe et être prêt à se sacrifier pour un principe, c’est rendre possible une justification de la violence pour défendre ce principe.
(4) La justification de la violence mène à la violence.
Donc : La religion peut mener à la violence.

Le problème ici est double :

a) L’argument a tendance à identifier la croyance religieuse et la pensée extrême. Mais il y a plusieurs interprétations possibles du sacré et toutes ne conduisent pas à la justification de la violence. La prémisse (3) repose sur une conception particulière de (2) qui est contestable.

b) La prémisse (4) est un peu confuse : la justification de la violence fait-elle vraiment partie des motifs qui font basculer un individu vers la violence, ou bien s’agit-il seulement d’une rationalisation a posteriori qui n’explique pas les raisons véritables de l’agent ?

Là encore, on pourra difficilement soutenir de manière simple que la religion mène nécessairement à la violence. En revanche, on peut chercher à saisir comment la religion peut mener à la violence sous des conditions particulières, en se méfiant du recours facile au facteur religieux dans la mesure où l’on n’est pas garanti qu’il cache en fait d’autres motifs.

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2 commentaires

  1. Pascal G

    Bravo pour cette présentation très claire.
    J’aurais envie de rajouter en appendice un argument que l’on croise parfois en faveur du caractère violent de toute religion. Il s’agit surtout d’une variante de ton dernier argument. L’idée est la suivante :
    1) Toute religion émet des jugements moraux qui prétendent avoir une valeur absolue (ils sont valables pour tout homme, et ils sont valides dans tout contexte)
    2) Tout croyant tend donc à considérer que les jugements moraux en lesquels il croit ont une valeur absolue, et qu’ils doivent donc être imposés à tous les hommes (puisque, dans la mesure où ces jugements ont une valeur absolue, ceux qui ne les partagent pas ou ne les appliquent pas sont, soit dans l’erreur, soit méchants.)
    3) Par conséquent, toute religion tend à une violation de la liberté (de pensée, de conscience, d’action).

    On peut soumettre cet argument à une double critique.

    1) La première critique consiste à souligner que cette prétention à la validité universelle ne caractérise pas les jugements moraux fondés sur une croyance religieuse, mais bien les jugements moraux en général. Si je crois (et je crois, personnellement) qu’il est mal de torturer un enfant, je ne considère pas ce jugement comme une simple opinion personnelle. Je dis, j’affirme et je proclame que C’EST mal de torturer un enfant, et que tout le monde DEVRAIT admettre que c’est mal de torturer un enfant. En ce sens, toute morale (et pas seulement les morales religieuses) est intolérante, dans la mesure où
    a) elle prétend être la seule valide (j’affirme que toutes les morales qui justifient ou exaltent la torture des enfants sont fausses : une morale n’est valide (sur ce point) que si elle s’accorde (sur ce point) avec MA morale)
    b) elle condamne toutes les morales qui s’opposent à elles (j’affirme qu’il est immoral, condamnable de justifier moralement la torture des enfants)
    c) elle justifie les sanctions à l’égard de tous ceux qui ne lui obéissent pas (j’affirme que tous ceux qui torturent des enfants doivent en être empêchés, par la contrainte s’il le faut, et sanctionnés s’ils le font).

    De ce point de vue, “l’intolérance” des morales religieuses est bien réelle, mais elle n’est que l’expression du caractère intolérant de TOUTE morale.

    2) Il faut dissocier entre l’affirmation selon laquelle un énoncé religieux est absolument vrai (ce que doit admettre le croyant) et l’affirmation selon laquelle mon interprétation de cet énoncé est absolument correcte.
    Si l’on prend l’exemple du christianisme, un chrétien DOIT admettre que la parole de Jésus est absolument vraie. Mais il ne s’ensuit pa

    • Pascal G

      (Pardon, une erreur de manipulation…. je reprends :)

      Si l’on prend l’exemple du christianisme, un chrétien DOIT admettre que la parole de Jésus est absolument vraie. Mais il ne s’ensuit pas du tout qu’il puisse considérer que SON interprétation de la parole de Jésus soit absolument bonne.
      Si l’on prend le cas du christianisme protestant, cette posture est même parfaitement illégitime : nul ne peut prétendre savoir avec certitude “ce que Dieu veut dire”, nul ne peut prétendre se poser comme l’instance suprême capable de dire ce qu’est “le véritable sens” de la parole de Jésus (c’est donc un point d’opposition avec les catholiques, qui reconnaissent une forme (restreinte à certains types d’énoncés) d’infaillibilité interprétative au Pape.) Au XX° siècle, l’un des penseurs protestants à avoir affirmé avec le plus de force ce contre-argument fut Karl Barth.

      On retrouve la même approche dans la tradition musulmane ; pour l’écrasante majorité des penseurs classiques de l’Islam, CE QUE DIT le Coran est absolument vrai… mais nul ne peut prétendre connaître avec certitude le sens des versets coraniques. C’est l’une des raisons pour lesquelles il n’y a pas de “clergé” en Islam, et surtout pas de Pape. Nul ne peut prétendre imposer SON interprétation du Coran comme la seule et unique vraie interprétation.

      Il est donc vrai que la croyance religieuse implique d’admettre la vérité absolue des énoncés de croyance, en tant que cs énoncés sont la parole de(s) dieu(x) (par exemple). Mais il ne s’ensuit pas du tout qu’un humain puisse imposer aux autres sa propre compréhension de ces énoncés. La vérité des énoncés est absolue, la validité des interprétations humaines est toujours… humaine, donc incertaine, relative.

      Et, de ce point de vue, il y a de fortes chances pour qu’une croyance religieuse bien comprise puisse se montrer plus tolérante qu’une morale non religieuse. Car lorsque les énoncés dans lesquels je crois sont énoncés par Dieu, je suis quasiment obligé de reconnaître qu’il y a une distance infinie entre l’auteur de l’énoncé… et moi-même. Je ne peux pas prétendre “comprendre parfaitement ce que Dieu veut dire”, je ne peux pas me mettre “dans la tête” de Dieu : je peux humblement chercher le sens de la parole qu’il m’a adressée…
      En revanche, dès que les jugements sont énoncés par un homme, cette distance infinie disparaît. Lorsque la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen énonce que “la propriété (privée) est un droit fondamental, inaliénable”, je n’ai pas à me demander ce que signifie cet énoncé. Cet énoncé a été énoncé par un homme, et je suis tout à fait en droit d’admettre que j’ai une compréhension claire, précise et complète de ce que cet énoncé signifie.

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